Les écoles mystiques de l’Orient chrétien assignent pour fin à l’homme la déification. Celle-ci est souvent comprise comme la restauration en l’âme de la ressemblance divine. Dieu a créé l’homme a son image et à sa ressemblance (Gen. I, 26). La nature intellectuelle et morale de l’homme est à l’image de Dieu. Elle lui devient ressemblante lorsque, par la charité, Dieu vient habiter dans l’âme humaine, l’élevant ainsi au-dessus de toute la création. Libéré des passions par la pratique de la vertu, l’esprit contemple les raisons des choses créées et dans l’amour reçoit l’union avec Dieu.[1]

Extrait des « Récits d’un pèlerin russe »

Les hommes se querellent depuis deux millénaires au sujet de Jésus. Les uns voient en lui le seul et unique Fils de Dieu, le Messie, et les autres, un Prophète, ou un vulgaire agitateur. En focalisant l’attention sur le messager, on perd de vue la haute valeur de l’enseignement spirituel qu’il nous transmet, situé aux antipodes des dissensions dont il aura été la cause, bien malgré lui, lui qui proclamait haut et fort : « aimez-vous les uns les autres ».

Dans cet article, je vais tenter de vous expliquer en quoi Jésus fut le symbole vivant de la voie spirituelle dont il fut l’incarnation parfaite et qu’il nous a invité à suivre, pour nous libérer de l’esprit de division afin que nous puissions nous aussi devenir des « Fils de Dieu », c’est-à-dire des êtres libéré de la dictature de l’ego, dès lors parfaits comme le Père est parfait, faisant Sa Volonté.

Je sais pertinemment que la vision des choses présentée dans cet article est susceptible de bousculer les chrétiens qui pensent détenir l’exclusivité de la Vérité sous prétexte que « seuls ceux qui croient en Jésus Christ seront sauvés ». Mon but n’est pas de les heurter et encore moins de chercher à les convaincre que leur mode de pensée est erroné parce qu’il diffère du mien. La Vérité absolue, en tant que ce qui serait juste et bon pour tous sans exception, n’existe pas. Par contre, il existe une vérité propre à chaque individu, en fonction de sa sensibilité et des expériences qu’il est amené à vivre pour apprendre et évoluer. Ce qui est vrai pour cet individu, d’un point de vue spirituel, l’est parce que cela contribue à le faire grandir intérieurement. Si nous parvenons à comprendre en quoi cette vérité est bonne pour lui, qu’il s’agisse de croyances, de rites ou de pratiques, nous n’avons plus besoin de chercher à le convaincre que notre vérité est meilleure que la sienne. En effet, pourquoi devrait-il changer du moment où ce en quoi il croit le rend meilleur ?

L’esprit de fermeture qui consiste à rejeter en bloc toute autre conception que la nôtre, par principe, parce que cela diffère de ce en quoi nous croyons et qui peut à ce titre menacer le sens identitaire que nous nous sommes forgés, peut nous faire basculer dans l’extrémisme et le fanatisme, et il n’y a jamais rien de bon à retirer d’une telle position idéologique. Je pense que l’attitude qui consiste à élargir l’horizon en s’intéressant à d’autres croyances, est le propre d’un esprit noble et équilibré, qui s’offre ainsi la possibilité d’une remise en question quand il ressent que cela est une condition pour pouvoir continuer à avancer sur son cheminement spirituel.

Différence entre exotérisme et ésotérisme

Les textes sacrés de toutes les religions, inspirés par les Prophètes et adaptés à une mentalité ainsi qu’à un contexte culturel et social particuliers, peuvent être abordés d’une manière littérale et historique (vision exotérique), mais aussi en tant que symbole de ce que l’être humain peut vivre en son for intérieur (vision ésotérique).

La vie de Jésus ne fait pas exception à la règle. Dans une vision exotérique, les croyants verront les dogmes qui entourent la vie de Jésus comme des faits réels à prendre au pied de la lettre. Pour eux, seul Jésus a le pouvoir de sauver les hommes de leurs péchés (« hors de Jésus-Christ point de salut »), comme il l’avait fait il y a deux mille ans en Palestine, et en lequel il convient par conséquent de s’en remettre entièrement, tout en convertissant les autres pour leur donner une chance d’être sauvés également (ce qui est un devoir pour tout bon chrétien qui se respecte), ce qui sous-tend l’idée que les croyants de toutes les autres religions sont forcément dans l’erreur.

D’un point de vue ésotérique cette fois, la réalité historique de la vie de Jésus n’a aucune importance, à la différence de son parcours, de ses paroles ainsi et de ses hauts-faits, qui sont alors interprétés comme autant de symboles de ce que l’être humain se doit d’accomplir en lui-même s’il entend pouvoir s’ouvrir à la Lumière spirituelle qui lui permettra de renaître à sa véritable nature, celle du Christ en lui.

Si le Christ signifie quelque chose pour moi, c’est seulement en tant que symbole. En tant que figure-historique, il pourrait tout aussi bien s’appeler Pythagore, Lao-Tseu, Zarathoustra, etc. »

Carl Gustav Jung

 

La double nature de Jésus-Christ

Jésus n’a jamais proclamé être né divin et parfait. D’ailleurs, l’idée qu’il soit né divin et donc parfait, est contredite par son enseignement, puisqu’il reconnaissait indirectement avoir péché au même titre que les autres hommes de son époque, dans l’épisode de la femme adultère (Jean 8:7-11). De même, Jésus n’a jamais prétendu être l’ « unique Fils de Dieu » et être le SEUL à pouvoir sauver les hommes de leurs péchés. Sans doute aurait-il été scandalisé en sachant que ces croyances se cristalliseraient dans l’esprit d’une grande partie des chrétiens, et sans doute aurait-il dénoncé et combattu ces idées tout comme ceux qui encore aujourd’hui les propagent en son nom.

Plusieurs me diront en ce jour-là : Seigneur, Seigneur, n’avons-nous pas prophétisé par ton nom ? N’avons-nous pas chassé des démons par ton nom ? Et n’avons-nous pas fait beaucoup de miracles par ton nom ? Alors je leur dirai ouvertement : Je ne vous ai jamais connus, retirez-vous de moi, vous qui commettez l’iniquité.

Matthieu 7:22-23

L’interprétation selon laquelle le personnage Jésus serait l’unique Fils de Dieu et que, à ce titre, il n’y a que son message qui soit l’expression de la vérité, relève de l’exclusivisme religieux et est de nature à renforcer l’esprit de division entre les religions.

Cela étant dit, affirmer que Jésus est l’unique Fils de Dieu n’est pas complètement faux pour autant, à condition de voir en Jésus le symbole pleinement réalisé du Christ-Principe, qui n’est autre que l’Être pleinement incarné, élevant l’âme humaine à sa plus haute condition, « Fruit de l’Esprit », rayonnant en parole, en acte en vibration, les qualités divines dont elle se fait ainsi le parfait vecteur sur terre : la compassion, l’amour, la bienveillance, la joie, la justesse, la patience, le pardon, etc. D’un point de vue ésotérique, l’unique Fils de Dieu n’est donc pas la personne de Jésus, mais ce Principe christique, que Jésus incarnait parfaitement au travers de ses actes et de ses paroles. Ce Principe est potentiellement présent en chaque être humain, quelles que soient sa couleur de peau, sa confession, ses croyances, ses origines, etc., et c’est à celui-ci- qu’il revient de faire les efforts justes qui lui permettront de s’ouvrir à l’influence de la Lumière spirituelle qui, en tant que force agissante, pourra mettre en mouvement ce potentiel christique, jusqu’à son épanouissement, faisant ainsi de cet être un reflet parfait de cette influence spirituelle.

« Soyez donc parfaits, comme votre Père céleste est parfait. »

Matthieu 5:48

Lorsque Jésus prononce les paroles « Je suis la voie, la vérité et la vie. Nul ne vient au Père que par moi. » (Jean 14:6), c’est le Christ-Principe qui parle à travers lui, et non Jésus en tant qu’individu. Il faut interpréter ses paroles dans le sens suivant : ce n’est qu’en incarnant le « Fruit de l’Esprit » que l’on peut réaliser Dieu, car les qualités divines qui sont alors les nôtres élèvent notre esprit à un tel niveau d’unité, qui toute illusion de séparation disparaît, nous permettant alors de réaliser que nous ne sommes rien d’autre que Dieu lui-même.

Selon cette interprétation, il est donc tout-à-fait fondé d’affirmer que le Christ-Principe est « l’unique Fils de Dieu ». Mais l’identifier uniquement à la personne de Jésus, en perdant de vue cette dimension symbolique, peut nous faire oublier que chaque être humain porte en lui ce Principe, et qu’il peut par conséquent le faire renaître en lui-même sans pour autant se convertir au christianisme.

Le sens de la « conversion » a d’ailleurs été mal interprété, empêchant d’en comprendre le sens ésotérique. Il s’agit avant toute chose d’une conversion… intérieure. C’est le sens du mouvement enclenché par la metanoïa : un changement de regard, qui résulte d’un effort accompli par l’être humain lui-même, et grâce auquel il se libère de l’illusion de l’identification à son « faux-moi » (l’ego, le « je séparé »), réalisant alors dans sa psyché l’ouverture par laquelle la Lumière spirituelle va pouvoir « descendre », en vue d’en réaliser la transmutation. Cette repentance accomplie dans l’esprit de l’individu, par ses propres efforts de concentration consistant simplement à observer « ce qui est » à partir d’un esprit doux et paisible au sens où l’entendait Saint Pierre[2], initie en lui-même le redressement (ou retournement) qui initie le mouvement inverse à celui de la « chute », ou autrement dit, le dynamique évolutive succédant à la dynamique involutive.

« Dans l’illusion individuelle, je suis comme séparé de moi-même, et le « moi » créé n’est qu’un voile qui me cache à « Moi-même » qui suis incréé. Il ne s’agit plus ici de distinguer Ce qui est de ce qui n’est pas, mais d’ « être » Ce qui est. »

Frithjof Schuon

Le redressement dont il s’agit est celui de la force vitale, énergie de nature féminine assimilé au feu serpentin de la Kundalinî dans la tradition hindoue. L’élévation progressive de cette énergie purificatrice va avoir pour effet d’éveiller les centres d’énergies psychiques (chakras) les uns après les autres, dans un mouvement ascendant le long de l’axe vertical de l’être humain, à partir de la base de sa colonne vertébrale. Lorsque cette énergie de nature ignée perce le centre psychique situé au niveau du cœur (chakra Anahata), celui-ci s’épanouit à la manière d’une fleur (d’où le symbolisme floral associé aux chakras dans la tradition hindoue), éclosion coïncidant avec la renaissance en l’être humain sa propre condition christique.

L’union des Principes complémentaires

Cette conversion qui marque le redressement après la chute, est donc le résultat de la réunion en soi-même des deux Principes complémentaires que sont le Masculin (la Lumière spirituelle, l’Esprit, le Ciel-Yang), et d’un Principe féminin (L’Eau, la Vierge, la Terre-Yin). Cette union des pôles complémentaires est exprimée dans le credo catholique, lorsqu’il est dit que le Christ est le Fils « conçu du Saint-Esprit et est né de la Vierge Marie ».

Ces Principes complémentaires sont présents à l’intérieur de nous, de sorte que nous pouvons nous aussi faire renaître le Fils de Dieu dans la caverne initiatique, celle du cœur, lorsque nous réalisons leur mariage alchimique, en nous libérant de toute forme d’identification à ce « faux-moi » qu’est l’ego, qui s’oppose à cette union en se « jetant au travers » d’eux. C’est à cette union que Jésus fait allusion lorsqu’il dit : « En vérité, en vérité, je te le dis, si un homme ne naît d’eau et d’Esprit, il ne peut entrer dans le Royaume de Dieu. » (Jean 3:5).

Naître d’eau et d’Esprit, c’est faire renaître le Christ en soi. Sans cette renaissance, qui succède à la mort initiatique, il n’est pas possible d’accéder au Royaume de Dieu ou autrement dit, de réaliser l’essence de la Lumière spirituelle, qui est paix, joie et justice (cf. Romains 14:17). Si nous pensons qu’il suffit de placer tous nos espoirs et notre foi en la personne de Jésus pour être sauvés, nous risquons de ne rien faire pour faire renaître le Christ en nous, ce qui est un comble ! En détournant l’attention vers l’extérieur, dans l’attentisme, nous manquons la cible, et continuons d’empêcher l’éveil du Christ à l’intérieur de soi.

« Il n’y a de salut en aucun autre ; car il n’y a sous le ciel aucun autre nom qui ait été donné parmi les hommes, par lequel nous devions être sauvés. »

Actes 4:12

Beaucoup de chrétiens citent ce passage de l’Acte des Apôtres pour démontrer que Jésus est bien le seul et unique sauveur ; mais là aussi, nous pouvons y voir l’influence salvatrice du Christ en tant que Principe restauré, à l’intérieur de chacun, et non uniquement le retour de Jésus dans un corps de chair qui se sacrifierait une nouvelle fois pour le salut de l’humanité.

Par nous-mêmes, nous ne pouvons être « sauvés », cela est tout-à-fait vrai. Mais par contre, pour que le Christ puisse nous sauver, nous devons nous libérer du voile égotique et réaliser ainsi dans notre propre esprit l’ouverture par laquelle la Lumière spirituelle (L’Esprit, le Ciel, le Masculin sacré) va pouvoir pénétrer dans les profondeurs de notre âme (l’Eau, la Terre, le Féminin sacré), y mettre en mouvement la force vitale qui en retour, pourra développer le potentiel christique contenu à l’état de germe dans notre coeur, dont l’épanouissement intégral se manifestera alors par l’identification aux qualités de la Conscience divine, dans la réalisation que nous ne faisons plus qu’un avec elle. C’est en ayant pu ainsi élever notre propre esprit au niveau de l’état de conscience christique, que nous pourrons dire nous aussi : « moi et le Père ne faisons qu’Un ».

La vie de Jésus, ou le Grand Oeuvre alchimique

Un parallèle peut être établi entre la vie de Jésus et les différentes étapes du périple évolutif de l’être humain dont l’achèvement est la réalisation de la Conscience divine (le Soi, le Pur Esprit, Dieu, la Conscience Père-Mère, etc.).

Cela confirme à mon sens le caractère avant tout symbolique de la vie des Maîtres, dont nous sommes invités à nous inspirer pour suivre la voie qu’ils ont eux-mêmes parcourue pour réaliser le Divin en eux comme en toutes choses, plutôt que de nous limiter à une lecture exclusivement littérale de leurs enseignements, et de basculer dans l’idolâtrie.

Pour ce qui nous intéresse ici, une correspondance peut être établie entre la vie de Jésus et les étapes du Grand Oeuvre alchimique, à condition toutefois de considérer la double nature de Jésus-Christ, né homme (le Fils de l’Homme) ‒ comme le concevaient les premiers chrétiens avant que l’Église fige le dogme et la foi chrétienne dans la croyance en la divinité de Jésus dès sa naissance ‒, puis devenu l’incarnation pleinement manifestée de la Conscience divine par l’éveil de sa conscience christique.

On connaît très peu de choses sur la vie de Jésus jusqu’à son ministère, qui débuta avec son baptême, alors qu’il était âgé d’au moins trente ans, et qui se termina deux à trois ans plus tard. Si cette longue période est passée sous silence par les Évangélistes, c’est sans doute parce qu’elle ne présente pas de grand intérêt pour la vie spirituelle. En admettant que Jésus soit né homme, dans des conditions « biologiques » normales dirions-nous, cette longue période pourrait correspondre à l’œuvre au noir alchimique, première étape durant laquelle le « profane » s’égare dans le labyrinthe de l’existence, attaché aux conséquences de ses actions et agissant hors de la voie du juste milieu, dans un état de rébellion contre la Volonté divine qui lui fait commettre d’innombrables péchés, dont il n’a généralement pas conscience, ou dont il est conscient, mais sans savoir comment éviter cet écueil. Cette œuvre au noir, qui est en terme alchimique celle de la « putréfaction » (assimilée à la « chute »), se termine par la prise de conscience de l’égarement et des péchés accumulés durant les années d’identification à l’ego, et par l’effort d’y renoncer, dans le but d’obtenir le salut, c’est-à-dire la libération des péchés (ou du karma résiduel, selon la doctrine orientale).

Le terme de l’oeuvre au noir est appelé la « mort initiatique ». Elle survient lorsque l’être humain accepte de renoncer à réagir selon les impulsions opposées d’attraction et de répulsion à l’œuvre dans son mental, renoncement qui revient pour lui à se libérer de l’identification à ce « faux-moi » qu’est l’ego. En d’autres termes, la « mort initiatique » survient lorsque l’être humain s’efforce d’observer la réalité telle qu’elle est, au-delà de tout jugement, avec équanimité. Ce changement de regard (au sens du mot « repentance ») permet l’ouverture de l’individualité à la Lumière spirituelle, qui peut alors pénétrer la « matière psychique » de l’âme et en réaliser la transmutation alchimique, restaurant ainsi l’âme dans sa dimension christique. Soit dit en passant, le dévoilement opéré par la désidentification de l’ego, est le sens profond, au sens symbolique bien entendu, de la « révélation de Jésus-Christ », aussi appelée « apocalypse ». Pour Jésus, cette « mort initiatique » a été vécue durant l’épreuve de la crucifixion. C’est sur la croix qu’il a renoncé à toute forme d’impulsion inhérente à l’activité mentale, pour s’en remettre exclusivement à la Volonté divine, par l’acceptation inconditionnelle de la réalité.

« C’est au centre de la croix que les opposés sont conciliés, neutralisés, harmonisés ; tout un symbole de ce que l’on peut s’efforcer de réaliser en soi-même, afin d’atteindre l’incorruptibilité d’un esprit doux et paisible, pour se vider de soi-même et se laisser ainsi une chance de se laisser remplir par « Ce » qui nous dépasse infiniment. »

Message déposé dans le Livre d’Or de l’Abbaye de Saint-Jacut-sur-Mer

Si l’on poursuit l’examen des correspondances avec le Grand Oeuvre alchimique, le temps de trois jours passé par Jésus dans le tombeau, appelé la « descente aux enfers », correspond au passage entre la « mort initiatique », marquant le terme de l’oeuvre au noir, et la « seconde naissance », marquant l’entrée dans l’étape initiatique de l’oeuvre au blanc, celle du processus de purification et de régénération de l’âme vivante. L’achèvement de cette œuvre au blanc est une seconde  « mort initiatique » qui précède une troisième naissance : la résurrection.

Contrairement à ce qu’affirment les gnostiques, la résurrection n’est en rien comparable à une réincarnation de l’âme qui prend possession d’un nouveau corps de chair, au sens où l’entendent également les adeptes du new age. Du point de vue alchimique, la résurrection marque l’entrée dans l’œuvre au rouge, celle de la sublimation, durant laquelle l’esprit transcende l’état individuel et réalise les états supra-individuels, grâce au changement d’état de conscience produit par l’ouverture du centre d’énergie coronal situé au sommet du crâne (chakra sahasrâra), comme nous l’avons vu plus haut. L’aboutissement de l’oeuvre au rouge est marqué par la réintégration consciente de l’esprit dans le Soi divin. L’être ayant ainsi fusionné sa conscience avec celle de l’Absolu, est un Libéré-vivant (jîvan-mukta), un autthentique Yogi au sens où l’entend la tradition hindoue.

Ajoutons que le long de l’œuvre au rouge, l’âme incarne ce que Saint-Paul appelait le « corps de gloire », qui sert « véhicule[3] » à l’esprit lui permettant d’ascensionner vers le Soi. N’étant plus soumise à l’espace et au temps qui appartienne à la dimension individuelle, qu’elle a transcendé, l’âme accède à l’immortalité. Cette interprétation ésotérique s’accorde tout-à-fait avec celle des Évangiles, et notamment la vision de Saint-Paul, pour lequel la résurrection n’est pas le retour de l’âme dans un corps de chair, mais l’accès à l’immortalité de l’âme.

Incarner le Christ en soi, le Messie intérieur

Chaque être humain possède le Christ en germe à l’intérieur de lui, et peut ainsi décider de le faire « renaître » en s’engageant sur la Voie rédemptrice.

La présence du Christ à l’intérieur de soi n’est en rien hérétique, puisqu’elle est clairement signifiée dans ce passage de la Bible où le Christ s’adresse à Dieu : « Je leur ai donné la gloire que tu m’as donnée, afin qu’ils soient un comme nous sommes un, moi en eux, et Toi en moi, afin qu’ils soient parfaitement un, et que le monde connaisse que tu m’as envoyé et que tu les as aimés comme tu m’as aimé. ». (Jean 17:22-23)

Si le Christ est en l’homme, et que Dieu est en Christ, alors Dieu est en l’homme également, où il occupe la position la plus centrale. Il faut bien entendu voir le centre comme symbole de la présence du Divin au cœur de toute forme de vie, car dans l’absolu, Dieu est omniprésent ; rien ne peut être hors de Lui. Croire que Dieu est à l’extérieur de soi impliquerait l’existence d’une frontière entre Lui et nous, et donc l’idée d’un Dieu limité. Cette vision anthropomorphiste et manichéenne est anti-traditionnelle. L’Évangile de Luc est on ne peut plus clair également à ce sujet : « On ne dira point : Il est ici, ou : Il est là. Car voici, le Royaume de Dieu est à l’intérieur de vous. » (Luc 17:21).

Un chrétien ordinaire ne sera pas satisfait tant qu’on ne lui dira pas que Dieu se trouve quelque part, dans quelques cieux lointains que nous ne pouvons atteindre sans aide. Il pense que seul Jésus Christ connaissait Dieu et que seul Jésus Christ peut nous guider. Il suffit d’adorer Jésus Christ pour être sauvé. Si on lui expose la simple vérité « le Royaume des Cieux est en vous », il n’est pas satisfait et donnera des interprétations compliquées et alambiquées à de telles déclarations. Seuls des esprits matures peuvent saisir la simple Vérité dans toute sa nudité. »

Shri Râmana Maharshi

Selon la vision des choses présentée dans cet article, chaque être humain a la possibilité d’œuvrer pour le retour du Christ dans le monde, non pas en la personne de Jésus réincarné dans un corps de chair, mais en faisant renaître le Christ à l’intérieur de soi-même, réalisant par là même sa Nature profonde. Cette œuvre d’illumination intérieure, réalisée le long de l’œuvre au blanc alchimique, est selon moi la révolution intérieure, pacifique, qui permettra au Christ de sauver le monde, par l’intermédiaire de tous les êtres doux, violents et obstinés dans leur volonté de s’épanouir dans l’accomplissement de leur vocation et de leur passion, apportant leur pierre à l’édification de ce nouveau monde, en créant ce qui lui manque plutôt qu’en dilapidant vainement leur énergie en combattant ce qui y est en surplus.

Le Christ est virtuellement déjà présent, ici et maintenant, en nous-mêmes, mais il ne peut réaliser se déployer et rayonner son fabuleux potentiel d’amour, d’unité, d’équilibre, d’ordre, de justice et d’harmonie, tant que nous en réprimons la nature, par notre identification aux schémas et aux mécanismes d’évitement de l’Être que nous sommes, identifié à ce voile d’illusion égotique, ce « faux-moi » que l’on croît être à tort, qui se jette au travers du Ciel (Saint-Esprit, la Lumière spirituelle, l’amour inconditionnel du Pur Esprit) et de la Terre (la Vierge,  la matière, le corps), empêchant ces deux Principes complémentaires de « faire l’amour », c’est-à-dire de s’unir pour donner naissance et d’élever le Christ en soi.

« Cesser de nuire, cesser d’empêcher l’éveil du Christ en soi-même, qui aspire à se produire à chaque instant, conformément à sa vocation, qui est de jaillir du cœur de toute forme de vie. »

La démarche spirituelle, telle que je la conçois, consiste simplement à trancher ce voile d’illusion constitué par l’identification à la structure mentale, en renonçant à ses modes de pensée fondés sur la dualité. Ce renoncement est le seul effort à faire dans cette démarche, et il consiste en un retour vers soi (conversion) et en un changement de regard (repentance) sur notre réalité intérieure, à partir de l’Être lui-même, non-voilé, c’est à dire de la Présence bienveillante qui accueille inconditionnellement toutes les vibrations qui existent dans cette réalité intérieure. Se faisant, la structure mentale égotique est maîtrisée, et l’esprit individuel est aligné sur l’axe lumineux du Pur Esprit, créant l’ouverture à l’intérieur de soi. La Lumière spirituelle peut alors pénétrer notre âme et faire croître le germe christique qu’elle porte en elle.

Je disais que le renoncement est le seul effort à faire, et c’est un point crucial à comprendre. En tant qu’esprit individuel, par soi-même, on ne peut aucunement réaliser l’éveil du Christ. Tout au plus peut-on se placer dans le juste positionnement intérieur, qui réalisera l’ouverture par laquelle la Lumière de l’Être pourra passer et atteindre les profondeurs de l’âme, pour y faire naître et croître l’état de conscience christique.

Cet effort de concentration juste, par le maintien aussi fréquent que possible d’une attention vigilante, alerte, équanime, est ce que la tradition taoïste nomme « l’effort non-forcé » ; dans une telle dynamique interne, le mental se calme, nous permettant d’atteindre l’objectif auquel l’ensemble des textes sacrés nous convie : s’installer dans l’invariable milieu, là où les impulsions mentales opposées sont conciliées, neutralisées, harmonisées. Dans un tel état d’esprit, la réunification s’opère à l’intérieur de l’individualité, nous faisant progresser sur la voie de l’individuation, nous faisant de plus en plus incarner le fruit de l’Esprit : charité, bienveillance, joie, compassion, pardon, intelligence du cœur, force, santé, etc.

Frédéric Burri 

[1] Ces mots tirés de l’introduction du livre « Récits d’un pèlerin russe », recèlent de profondes vérités. C’est par l’amour et l’expression de toutes les qualités de l’âme élevée à sa plus haute condition, celle du « Verbe fait chair », que l’être humain devient parfait comme Dieu est parfait. Ces qualités de l’âme, sont l’expression du Christ en chacun, le « fruit de l’Esprit » évoqué par Saint Paul. Les mots marqués en gras dans cette citation, nous permettent de comprendre ce que le Christ en Jésus a voulu dire lorsqu’il a proclamé : « Nul ne vient au Père que par moi » (Jean 14:6). C’est en effet lorsque l’esprit est aligné sur le cœur, et que l’âme peut ainsi être élevée dans l’amour, la bienveillance, la justesse, la joie, la compassion, etc., que l’impression illusoire de séparation est détruite dans la psyché humaine, et qu’en conséquence de cette destruction, l’unité avec l’Être transcendant est réalisée.

[2] « Ayez, non cette parure extérieure qui consiste dans les cheveux tressés, les ornements d’or, ou les habits qu’on revêt, mais la parure intérieure et cachée dans le cœur, la pureté incorruptible d’un esprit doux et paisible, qui est d’un grand prix devant Dieu. » (1 Pierre 3:4)

[3] C’est l’image du « char » évoqué par Platon.

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