S’il est bien une notion incontournable quand on s’intéresse à la spiritualité, au développement personnel ou à la psychologie, c’est bien celle de l’ego. Cette notion fait l’objet de tant de définitions, et est entourée de tant de conceptions plus ou moins contradictoires, qu’il est difficile de s’y retrouver et de s’en faire une idée claire qui se rapproche de la vérité.

Ce que j’ai pu constater au cours de mes recherches, c’est qu’il existe davantage de définitions justes que fausses, mais que ces définitions sont toutefois incomplètes et que, si nous nous limitons à elles, nous risquons de commettre certaines erreurs d’interprétation qui peuvent s’avérer lourdes de conséquence pour la pratique spirituelle. Dès lors, pour bien comprendre toute la complexité que renferme la notion d’ego, il est indispensable d’en explorer toutes les facettes. Si nous voulons être rigoureux dans notre démarche, nous ne pouvons pas, en effet, simplement nous contenter d’affirmer que l’ego se limite à une « impression de séparation », à un « je séparé et illusoire », à une « image de soi », à une « conscience individuelle », à un « esprit de division », etc. Si tout cela est relativement exact, c’est toutefois incomplet.

De même, nous ne pouvons pas non plus seulement décréter que l’ego est une entrave et qu’il faut le détruire pour s’éveiller. Bien qu’elle soit absolument vraie, une telle assertion délivrée ainsi sans apporter les détails relatifs à la manière d’aboutir à cette annihilation, peut paradoxalement, créer un renforcement de l’emprise de l’ego et de la dualité qu’il engendre dans la psyché de la personne, dans la mesure où cette dernière, sans s’en rendre compte, lutte contre ce qu’elle considère comme l’influence de l’ego en elle, en agissant à partir de l’ego lui-même.

Il n’est pas rare en effet de remarquer que des croyances irrationnelles au sujet de l’ego aboutissent au résultat inverse de celui qui légitime l’engagement dans la voie spirituelle. Il est déplorable que l’impulsion salutaire qui mène l’individu sur la voie de la l’éveil à sa véritable Identité spirituelle, l’Être, soit récupérée et détournée par de telles croyances qui vont lui faire manquer la cible. C’est avant toute chose pour éviter cet écueil malheureusement trop fréquent dans le monde de la spiritualité contemporaine, que j’ai souhaité présenter, au travers de cet article, une définition de l’ego dans toute sa vastitude et sa complexité. Pour cela, je le mettrai en perspective avec les notions d’âme vivante, d’individualité, de personnalité, de mental et de dualité, qui lui sont indissociablement liées.

Comment l’ego peut-il être détruit ? Qui pose cette question ? C’est l’ego. L’ego serait-il d’accord pour se détruire lui-même ? Cette question est la meilleure façon d’entretenir l’ego et non pas de le détruire. Si vous cherchez l’ego, vous constaterez qu’il n’existe pas. Voilà la façon de le détruire.

Ramana Maharshi[1]

 

Une impression de séparation vécue par l’Être

Selon ma définition, l’ego n’est en fait rien d’autre que l’impression mentale illusoire d’être un « je » séparé, qui découle de l’identification de l’Être lumineux et informel que nous sommes, à l’individualité, soit à l’âme et au corps. Cette identification est rendue possible par le jeu des impulsions magnétiques opposées d’attraction et de répulsion actives dans le mental (je reviendrai plus bas sur l’influence de ces impulsions contraires).

Cette impression mentale qui confère à l’Être le sentiment d’être un « je » séparé (ego), n’est fondée sur aucune forme de réalité ; cela signifie que l’ego, en tant qu’entité distincte et effectivement séparée de tout ce qu’il considère comme étant « autre » que lui, n’existe tout simplement pas. Cette impression de séparation vécue par l’Être n’est que pure illusion, contrairement à l’individualité, soit les pensées, les émotions, les mémoires, les énergies, et même le corps, qui sont tout à fait réels sur leurs plans de manifestation respectifs, bien que leur degré de réalité soit toutefois absolument relatif par rapport à une Réalité ultime qui les transcende infiniment, celle de l’Être, pur Esprit lumineux et informel, que nous sommes en essence.

La croyance en l’existence réelle de ce « je » qui se croit séparé, n’est en fin de compte que le produit de cette identification de l’Être aux formes que revêtent l’individualité, qui lui fait croire : « je suis ces pensées ; je suis ce corps ; je suis cet individu avec cette histoire, ces caractéristiques, ce statut social ; je suis moi plutôt qu’un autre, etc. »

J’insiste d’emblée sur le fait que l’ego n’est rien d’autre qu’une illusion pure et simple, pour éviter de l’assimiler à une entité qui aurait une existence autonome et indépendante à l’intérieur de soi-même, et qui serait localisée à un endroit particulier. Nous pouvons certes avoir l’impression que l’ego, en tant que sentiment de soi, est situé au niveau de la glande pinéale, correspondant au 3ème œil (chakra ajnâ) sur le plan subtil. Mais cette impression, à la manière d’un mirage qui nous donnerait l’impression d’exister à l’horizon, est elle-même une illusion, car il n’est pas possible d’identifier clairement l’ego si nous le cherchons à cet endroit (cette recherche étant d’ailleurs très efficace pour le transcender, comme l’a exprimé Ramana Maharshi dans la phrase citée plus haut…).

Le fait est que l’ego est le simple phénomène illusoire, induit par la conscience mentale de soi, d’une forme de fausse impression d’être séparé du Tout de par l’aperçu prismatique du monde kaléidoscopique tel que les apparences nous le dépeignent, nous donnant de nous l’illusion semblant pourtant bien réelle d’être davantage soi-même que le reste du monde. L’ego ne trouve pourtant son siège nulle part en l’Humain ou ailleurs, contrairement au mental, et contrairement à la personnalité elle-même. L’ego n’a son siège ni dans le cerveau, ni dans un corps subtil quel qu’il soit, ni dans une émanation d’énergie quelconque, ni dans un chakra ou quelque mémoire, ni non plus dans quelque forme de conscience, pas même en quelque conscience « reflet ». Il n’a son siège nulle part pour la simple raison qu’il n’existe tout simplement pas, sous quelque forme que ce soit ni où que ce soit. S’il était visuel il ne serait qu’une illusion d’optique prise pour la stricte réalité. Il n’est « réel » que de par la sensation qu’il nous procure d’être séparé du Tout et que nous interprétons comme relevant d’une forme de conscience. Il n’est « réel » que par l’idée que nous nous en faisons, elle-même induite par l’idée que nous nous faisons de nous-même et par l’image que nous avons de nous, et généralement aussi par la surestimation des signes qui prouvent à notre conscience de veille que nous existons, tout simplement. Il n’est « réel » que par l’absurde !

Eléazar[2]

Certains auteurs ont voulu assimiler l’ego à un « enfant intérieur » ou à un ensemble de sous-personnalités avec lesquelles nous devons composer et qui seraient, d’une certaine manière, les responsables de la souffrance vécue par le genre humain. Ces visions de l’ego sont erronées, car comme expliqué plus haut, celui-ci est impossible à observer en tant qu’entité distincte du fait qu’il n’a aucune réalité, contrairement à l’âme vivante et à toute la « matière psychique » qui la compose, sans pour autant être non plus une entité distincte, puisqu’elle n’est qu’un conglomérat d’énergies subtiles et denses amené à se décomposer lorsque le Principe supérieur qui lui apporte cohésion et unité, soit l’Être, se retire (retrait appelé « transmigration » dans les doctrines traditionnelles).

 

L’Oeil du Cœur derrière l’œil du mental

L’œil ne se voit pas lui-même ; il lui faut son reflet dans quelque autre chose.

William Shakespeare

Dans cette citation de l’écrivain anglais, l’œil est un symbole de « ce » qui perçoit la réalité, c’est-à-dire l’Être, pure Lumière spirituelle, l’Oeil du Cœur, que nous sommes en essence, dont l’ego n’est, en quelque sorte, que le reflet dans le monde manifesté. De ceci, il faut comprendre qu’il est possible de prendre conscience de l’ego et de l’impression illusoire d’être un « je » séparé qui existe à son niveau. Lorsque l’Oeil du Cœur prend conscience de l’œil du mental (ego), celui-ci disparaît, comme le mirage à l’horizon disparaît lorsqu’on change d’angle de vue.

Considérons maintenant ceci : plus l’Être est identifié à l’ego au travers de l’activité mentale, plus son essence lumineuse est voilée par cette activité (faite de pensées), et moins sa Lumière peut pénétrer l’âme vivante (l’individualité) pour lui apporter harmonie, ordre et équilibre.

L’oeil est la lampe du corps. Si ton oeil est en bon état, tout ton corps sera éclairé ; mais si ton oeil est en mauvais état, tout ton corps sera dans les ténèbres. Si donc la lumière qui est en toi est ténèbres, combien seront grandes ces ténèbres !

Matthieu 6:22-23

 

Les impulsions d’attraction et de répulsion

Tout ce qui fait partie du monde manifesté, qu’il s’agisse d’une bactérie, d’une cellule, d’un animal, d’un être humain, d’une planète, d’une galaxie, etc., est imprégné par ces impulsions magnétiques d’attraction et de répulsion. Si je devais en donner une image symbolique, je dirais qu’elles sont semblables à un treillis, une trame, un filet ou une matrice[3], qui permet à toute forme de vie individuelle de former un tout cohérent et d’interagir en tant que telle avec son environnement.

Si l’individu peut vivre en tant qu’être vivant au sein de son environnement, dans la cohésion et l’harmonie, c’est donc grâce à ces impulsions magnétiques d’attraction et de répulsion. Il s’agit-là d’un principe dont la fonction est de maintenir l’homéostasie du vivant, conformément à l’ordre naturel des choses. À ce titre, on pourrait les assimiler également à l’instinct de survie.

En tant que telles, ces impulsions ne sont donc nullement nuisibles, mais elles peuvent par contre le devenir lorsqu’elles sont orientées par l’ego. Bien qu’illusoire dans l’absolu, l’ego devient un facteur de perturbation et de déséquilibre pour le vivant, précisément du fait de son caractère illusoire. De ceci, il ressort que plus l’ego est influent, plus il y a ignorance et illusion, et qu’en conséquence de cette influence, plus le degré de désordre, de déséquilibre et de disharmonie est élevé. À l’inverse, moins l’ego est influent, moins il y a d’ignorance et d’illusion, et plus le degré d’ordre, d’équilibre et d’harmonie est élevé.

En cela, l’ego est semblable à un voile (d’illusion) qui empêche l’Être d’atteindre les profondeurs de l’âme vivante pour y établir l’harmonie, l’ordre et l’équilibre.

Avant d’analyser plus en détails le caractère nuisible de l’ego, voyons en quoi les impulsions magnétiques d’attraction et de répulsion sont mises au service de l’âme vivante et de son épanouissement.

Les impulsions magnétiques d’attraction et de répulsion imprègnent absolument tout le domaine de la manifestation formelle. Sans elles, l’existence d’un Être sous la forme individuelle ne serait tout simplement pas possible. Étant indissociables de la vie sous toutes ses formes, ces impulsions se manifestent tant sur le plan physique que psychique, et nous pouvons clairement en percevoir l’influence sur ces deux plans. En tant qu’être humain, par exemple, nous inspirons (attraction) et nous expirons (répulsion) ; nos cellules assimilent (attraction) et éliminent (répulsion). Sur le plan mental, nous attirons (attraction) les bonnes choses que nous aimons, et nous rejetons (répulsion) les mauvaises choses que nous n’aimons pas.

Lorsque ces impulsions, opposées mais complémentaires, sont régies par une Intelligence supérieure, la Lumière spirituelle, celle de l’Être, elles confèrent au vivant, harmonie, ordre et équilibre. Si nos cellules n’étaient pas à même de rejeter les toxines et les poisons, ni d’attirer à elles les éléments dont elles ont besoin pour vivre, nous ne pourrions pas vivre plus de quelques secondes. Idem pour le rythme de la respiration et pour les pulsations de notre cœur. Si nous n’étions pas capables de ressentir le besoin de boire de l’eau lorsque nous avons soif, nous risquerions de mourir déshydratés. Si nous ne ressentions pas l’élan de nous unir à un-e partenaire qui nous plaît, nous ne pourrions procréer et perpétuer l’espèce humaine. Si nous ne ressentions pas le besoin de faire du feu pour nous réchauffer, nous pourrions mourir de froid. Si nous n’éprouvions pas l’impulsion de nous écarter face à un danger, nous pourrions nous blesser, etc.. Ces impulsions magnétiques sont mises au service du vivant, de sa protection, de son intégrité et de son épanouissement individuel et collectif, cela pour tous les règnes de la nature.

Les impulsions magnétiques sont utiles l’âme vivante. Elles assurent la cohésion, la protection et l’épanouissement de l’individualité sur tous les plans.

 

Les impulsions contraires, dans le mental

Cette définition, jusqu’ici tout-à-fait positive, n’est toujours pas complète car elle ne permet pas de comprendre en quoi l’ego peut être responsable de nuisances et de déséquilibres en pervertissant l’influence de ces impulsions magnétiques. Si nous voulons comprendre comment cette perversion porte atteinte à l’intégrité de l’âme vivante, nous devons considérer l’influence de ces impulsions magnétiques au niveau du mental.

À la différence des espèces des autres règnes de la nature, l’être humain possède un mental. L’imprégnation des impulsions magnétiques d’attraction et de répulsion, dans le mental, se manifestent par le désir et l’aversion, prenant la forme de pensées, d’images, de rêves, de tentations, de fantasmes, de préjugés, de velléités, de revendications, etc. ; nous aimons, recherchons, désirons tout ce qui participe à la valorisation de l’image mentale que l’on se fait de soi-même (ce « je » séparé qu’est l’ego), et nous détestons et rejetons tout ce qui peut nuire à cette même image. De la même manière, nous recherchons tout ce qui peut nous apporter du plaisir et rejetons tout ce qui peut nous indisposer et nous faire souffrir sur le plan de cet ego que l’on croit être à tort.

Il faut donc comprendre par là que les impulsions magnétiques d’attraction et de répulsion orientées par l’ego, vont lui servir à maintenir sa cohésion et son intégrité en tant que « je » séparé, qui n’a aucune existence propre je le rappelle, ce qui est donc totalement inutile et contre-productif, et ne peut par conséquent que nuire à l’épanouissement de l’âme vivante.

Le récit de la Genèse fait référence à ces impulsions d’attraction et de répulsion actives dans le mental, en parlant de la « connaissance du bien et du mal ». Dans le mental de l’être humain[4], tout ce qui participe à l’obtention du plaisir est assimilé au « bien », et tout ce qui apporte douleur et souffrance est assimilé au « mal ». Ainsi, tant que l’on est identifié à l’ego, on ne peut faire autrement que de chercher à attirer à soi ce que l’on estime être le « bien », et de repousser ce qu’on estime être le « mal ». Autrement dit, on recherche ce que l’on aime, et on repousse ce que l’on n’aime pas, à partir de cet état d’identification à un ego croyant devoir défendre son identité, qui n’est pourtant qu’une pure et simple illusion.

Utiliser les impulsions d’attraction et de répulsion pour assurer la protection, la défense et l’intégrité d’un ego qui n’est qu’une pure et simple illusion, ne peut qu’en détourner la fonction et engendrer déséquilibre, désordre et disharmonie.

Cette dernière remarque mérite que nous lui accordions toute notre attention, car le « nœud du problème » se situe précisément à ce niveau-là. Mais avant cela, je dois préciser en quoi l’ego possède en lui-même le germe de sa propre destruction, sans lequel il ne serait tout simplement pas possible de se libérer de l’illusion de séparation qui existe à son niveau.

 

L’ego fut une aide, l’ego est une entrave

Voici ce qu’écrivit le sage indien Shrî Aurobindo[5] :

Quand nous avons dépassé l’individualisation, alors nous sommes des Personnes réelles. L’ego fut une aide ; l’ego est l’entrave.

Comment l’ego peut-il être une aide avant de devenir une entrave (à l’éveil de l’âme) ?

Prenons l’exemple d’une personne vivant dans un état de grande souffrance. Les impulsions magnétiques actives au niveau de son mental vont lui faire ressentir le désir d’échapper à cette souffrance. Elle se questionnera sur l’origine de sa souffrance et entreprendra des recherches pour trouver des moyens de s’en libérer. Dans ce but, son mental lui sera d’une grande utilité puisqu’il lui permettra de trier les informations, tout comme le vôtre vous est utile en ce moment même en rendant possible le fait même de lire et de comprendre mes propos (du moins je l’espère…). Par contre, à un autre niveau, les impulsions magnétiques et le mental qui auront été très utiles pour permettre à cette personne d’accéder à l’information dont elle avait besoin pour se libérer de la souffrance en comprenant son origine et en découvrant les moyens d’atteindre cette libération, deviendront un obstacle, car seul l’Être installé dans l’équanimité, donc désidentifié de l’activité mentale, peut libérer l’âme de sa souffrance (par sa transmutation). Cela implique donc d’accueillir inconditionnellement cette souffrance, ce qui n’est évidemment pas possible si l’on décrète mentalement que la souffrance est quelque chose de négatif (un « mal ») dont il faut se débarrasser en utilisant à cette fin les impulsions magnétiques de répulsion. La libération de la souffrance passe donc obligatoirement par le renoncement à l’ego et aux impulsions mentales qui le déterminent. J’utilise ici volontairement le terme de « renoncement » (synonyme de neutralisation, de maîtrise, détachement, ou de désidentification…) pour éviter d’induire l’idée qu’il faille détruire le mental. Celui-ci ayant sa fonction, et donc son utilité, il serait en effet extrêmement nuisible et dangereux pour l’équilibre physique et psychologique de le détruire (ce qui est tout simplement impossible au demeurant…). Il s’agit de maîtriser, neutraliser, et non de détruire. Quant à l’ego, celui-ci n’étant qu’une pure et simple illusion, il peut être détruit sans que l’individualité en subisse un quelconque dommage (bien au contraire), et cette destruction survient instantanément dès que les impulsions mentales sont neutralisées, par la simple prise de conscience du faux « sentiment de soi » qu’elles induisent. En d’autres termes, l’ego est annihilé dès que l’Être que nous sommes prend conscience de l’impression d’être un « je » séparé.

Détruire le mental, qui est un principe indissociablement lié à l’âme individuelle, ne peut qu’amputer cette dernière d’une part essentielle, à la fois constitutive et protectrice de sa nature. C’est ainsi qu’en croyant bien faire, certaines personnes insuffisamment vigilantes et pour trop ignorantes des principes qui participent à l’ordre naturel des choses, se sont fixées comme but absolu la dissolution du mental et des impulsions magnétiques, avec pour conséquence dramatique l’approfondissement de la dualité dans leur psyché, dans la mesure où cette dynamique de répression renforce l’emprise de l’ego sur la psyché, affaiblissant par là même les fondations sur lesquelles elles doivent pouvoir prendre appui pour s’élever spirituellement.

 

Le combat entre Thésée et le Minotaure

Nous retrouvons dans les récits mythologiques et dans les enseignements spirituels, des enseignements et des mises en garde au sujet de la quête spirituelle et de cette étape incontournable de la neutralisation des impulsions d’attraction et de répulsion au niveau mental.

Le combat de Thésée face au Minotaure compte parmi les plus explicites à ce titre. Le Minotaure est une créature hybride, qui symbolise l’ego et les impulsions mentales qui en déterminent le comportement. D’après ce mythe, Thésée a tué ce monstre à l’aide de sa massue de cuire, qui représente symboliquement la force bestiale de destruction, celle des impulsions magnétiques de répulsion orientées par l’ego. En agissant de la sorte, Thésée n’a fait que de renforcer en lui-même ce monstre qu’il a terrassé à l’extérieur de lui. L’issue de ce combat initiatique aurait été spirituellement victorieuse si Thésée s’était servi de sa seconde arme, l’épée d’or, symbole de la Lumière de l’Être, qui triomphe l’ego en conciliant les impulsions d’attraction et de répulsion activent à son niveau.

Là où l’Être identifié aux impulsions du mental « lutte contre » et approfondit par conséquent la dualité, ce même Être désidentifié, détaché, transcende le dualisme et s’établit dans l’unité, la paix et l’équilibre parfaits. Dans ce positionnement intérieur, synonyme de « juste milieu », les impulsions magnétiques sont maîtrisées, neutralisées, harmonisées, au niveau du mental. Le voile de l’ego étant ainsi tranché, l’ombre (symbole de la souffrance du vivant) est mise en lumière et devient elle-même lumière. Cette transmutation est l’opération alchimique par laquelle l’âme retrouve son mouvement fluide et harmonieux, réalisant son éveil, son épanouissement.

L’épée d’or de Thésée est une représentation symbolique de la Lumière non voilée de l’Être, notre véritable Identité, sur laquelle nous devons faire l’effort de nous aligner pour dévoiler ce potentiel merveilleux, ce trésor[6] caché dans les profondeurs de notre âme. Cette conversion intérieure, si elle est d’une simplicité enfantine puisqu’il suffit de ressentir, de percevoir, d’accueillir la réalité telle qu’elle est, donc sans le filtre mental, est loin d’être facile à réaliser dans les faits, à cause de la profonde imprégnation des impulsions mentales desquelles nous sommes devenus esclaves, qui nous dévient constamment de l’axe central en nous faisant réagir selon certains schémas de fonctionnement automatiques d’attraction ou de répulsion. Même lorsque nous croyons être établis dans le juste milieu, nous pouvons nous faire manipuler par l’influence de ces impulsions mentales auxquels nous nous identifions sans nous en rendre compte.

L’ego est une bien curieuse chose, plus que tout dans la manière dont il se cache et soutient qu’il n’est pas l’ego. Il peut toujours se cacher, même derrière une aspiration à servir le Divin. La seule chose à faire est de le chasser de derrière tous ses voiles et tous ses recoins. Vous avez raison de penser que c’est là, en réalité, la partie la plus importante du Yoga. »

Shrî Aurobindo[7]

 

Le retour sur la voie rédemptrice, celle du juste milieu

La seule manière de revenir sur le droit chemin et de donner ainsi une chance à l’âme vivante de s’éveiller, est de purifier l’Être de cette tendance à réagir à partir des impulsions mentales d’attraction et de répulsion (purification qui revient à le « laver de ses péchés », ce qu’est proprement la « rédemption »). Cela implique d’avoir l’humilité de regarder clairement en soi-même et de faire l’effort de renoncer à l’identification aux impulsions magnétiques survenant sans cesse au niveau mental, ce qui implique une bonne dose de courage également sachant que ce renoncement fera inévitablement remonter à la surface les ombres que cette identification, à l’image d’un voile, avait pour fonction de maintenir cachées, étouffées, dans le subconscient, pour éviter la dégradation et la dévalorisation de l’image de soi, donc de l’ego. Autrement dit, le renoncement à l’ego permet de réaliser la catharsis psychique qui permettra à l’âme de vivre sa régénération, sa purification, son illumination, sa transmutation alchimique.

Frédéric Burri

 

[1] « L’enseignement de Ramana Maharshi », Éd. Albin Michel, 2005, p. 874-875.

[2] « Quelques instants dans le jardin des âmes », Éd. Edilivre, 2016, p.146-147.

[3] La nature « magnétique » de cette matrice la situe du côté de la polarité féminine-yin du Divin. Le rayonnement de l’Être, de polarité masculine-yang, au travers de cette «  toile » d’impulsions magnétiques, en amoindrit forcément l’intensité lumineuse, tout comme un rayon de lumière issu du Soleil s’affaiblit à mesure qu’il s’éloigne de sa source et se disperse dans l’espace. Ceci explique sans doute le caractère ténébreux du Féminin sacré dans toutes les traditions.

[4] Je précise bien qu’il s’agit de l’être humain, car il est le seul, parmi les espèces des différents règnes de la nature, à être doté d’un mental, et par là même, est le seul à disposer du libre-arbitre par la faculté de « connaître le bien et le mal » que lui confère son mental. Selon René Guénon, « il est assurément une forme de la conscience, parmi toutes celles qu’elle peut revêtir, qui est proprement humaine, et cette forme déterminée (ahankâra ou « conscience du moi ») est celle qui est inhérente à la faculté que nous appelons le « mental », c’est-à-dire précisément à ce « sens interne » qui est désigné en sanscrit sous le nom de manas, et qui est véritablement la caractéristique de l’individualité humaine. ». Extrait tiré de l’ouvrage « Les États multiples de l’Être », Éd. Véga, 1957.

[5] « Pensées et Aphorismes – tome 1 », Éd. Buchet-Chastel, 1975.

[6] C’est là aussi tout le symbolisme initiatique que l’on retrouve dans l’affrontement entre le guerrier armé de son épée, et le dragon qui garde l’accès à un fabuleux trésor.

[7] « La pratique du Yoga intégral », Éd. Albin Michel, 1976, p. 299.

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