La voie de la Non-dualité et ses pièges

Depuis quelques dizaines d’années, un nombre croissant d’occidentaux se passionne pour les traditions spirituelles orientales, dont l’une des plus connues est l’Advaïta Vedanta. Cette doctrine de la « Non-dualité » (c’est le sens du mot sanskrit Advaïta) attire les êtres qui se rendent compte que les valeurs de la société de consommation, qui s’est enfoncée dans le matérialiste et la superficialité les plus grossiers, ne leur offre pas le bonheur et la réalisation auxquels aspire leur cœur. Ils se tournent alors vers des voies de Réalisation spirituelle dans le but de percer les mystères de la vie et de « Ce » qui la transcende infiniment.

Cependant, aussi noble que soit cette quête de vérité et de profondeur chez les êtres qui souhaitent se reconnecter à leur essence, ces voies ne sont pas sans danger. En y investissant leur temps et leurs ressources, beaucoup de personnes insuffisamment informées vont perdre leurs repères et se « déconnecter » du monde réel, de leur famille, de leur travail, se laissant progressivement déporter dans une impasse existentielle dans laquelle elles perdront le sens des réalités. Au nom d’un idéal de transcendance, elles n’auront réussi qu’à affaiblir un peu plus leur identité, approfondissant le déséquilibre et par là même, la dualité, ainsi que la souffrance de laquelle elles cherchaient pourtant à se défaire. C’est la tout le paradoxe de la démarche : en se tournant vers la spiritualité en quête de libération, beaucoup se bercent d’illusion et s’emprisonnent.

La grande mode du néo-spiritualisme et ses dérives

Cet article a pour but de mettre en garde contre les risques d’égarement spirituel qui attendent inévitablement les personnes insuffisamment informées et vigilantes sur le chemin du retour vers Soi. La voie spirituelle n’est pas un chemin balisé et sans danger. La perversion propre à l’Âge noir de l’obscurantisme (Kali Yuga) s’est infiltrée dans tous les domaines, y compris celui de la religion et de la spiritualité, où les illusions se sont propagées comme des métastases dans un corps rongé par le cancer .

Les propos que je vais développer seront volontairement critiques à l’égard du néo-spiritualisme, plus connu sous le nom de new age, qui véhicule bon nombre de ces illusions, contribuant à désorienter les individus sincères qui sentent en eux l’élan naturel du retour au sacré en ces heures sombres.

En empruntant des éléments de doctrine aux différentes traditions spirituelles authentiques (dont fait partie l’Advaïta Vedanta), pour en faire une sorte de syncrétisme, le new age déforme et perverti. Pour mieux séduire et détourner l’aspiration naturelle des individus en recherche, il offre une vision auréolée de la spiritualité dépourvue des avertissements au sujet des difficultés qu’il est possible d’y rencontrer, donnant ainsi une fausse image de la voie spirituelle et de ses pièges.

La Voie de la Non-dualité aujourd’hui

La doctrine de la Non-dualité est une Voie de Réalisation spirituelle fondée sur la Connaissance de la Réalité suprême, que les hindous appellent Âtma (ou Brâhma), et que nous pouvons traduire par le « Soi ». Il s’agit du Principe divin, absolu et infini, qui porte en lui tout ce qui est.

L’individu qui veut atteindre cette Connaissance du Soi (au sens de « Gnose ») doit nécessairement transcender son individualité et l’impression de séparation naturelle qui lui est associée, qui découle de l’identification mentale de la conscience individuelle aux impulsions d’attraction et de répulsion, identification à l’origine de ce que l’on appelle communément… l’ego.

Les sages hindous Nisargadatta Maharaj et Ramana Maharshi ont largement contribué à « faire connaître » cette doctrine sacrée en Occident. Le « succès » de l’enseignement non-duel n’est toutefois pas le fruit de leur volonté personnelle ; il est dû à sa profondeur, qui a conquis un large public au-delà des frontières de leur Inde natale. Des auteurs occidentaux en ont parlé également, comme Jean Klein ou Arnaud Desjardins, pour ne citer que les plus connus. Aujourd’hui, les rayons des librairies offrent un large choix de livres traitant de ce sujet. Toutefois, beaucoup de ceux qui en parlent aujourd’hui, notamment sur internet, n’ont pas atteint eux-mêmes cette Connaissance permanente de la Non-dualité (l’état dit de « Réalisation spirituelle »), ce qui n’est pas sans conséquence comme nous le verrons plus loin.

L’attrait grandissant pour la spiritualité orientale motive certains à faire le commerce d’un Savoir qu’ils ne maîtrisent pas et qui, de ce fait, vont davantage égarer que libérer les âmes qui leur accordent de l’intérêt. De même, beaucoup d’éveillés « auto-proclamés » parlent de la Non-dualité comme s’ils la vivaient, alors qu’ils sont eux-mêmes pris par les illusions que nous nous évertuerons à dénoncer dans plus loin.

Leur ego en recherche d’attention et de valorisation narcissique n’est pas le seul responsable ; ils ne font que de répondre à un besoin de spiritualité « fast food », qui n’est en somme qu’une tendance parmi tant d’autres qui séduit un nombre sans cesse croissant de personnes qui cherchent à échapper au vide existentiel qui hurle dans les tréfonds de leur âme en souffrance, broyée par un système qui étouffe le sacré, le vivant.

La Voie de la Non-dualité n’est pas en cause pour autant. Cette doctrine sacrée de l’hindouisme est un joyau de pureté qui a traversé le temps pour offrir à l’être humain un chemin pour réintégrer son essence primordiale.

La question n’est pas de savoir si cet enseignement est valable ou non, car de toute évidence il l’est, mais c’est de savoir si il est accessible à celui qui s’y intéresse.

La plupart de ceux qui vont s’y intéresser et tenter de vivre cet enseignement n’ont pas le discernement nécessaire pour savoir s’ils en ont les capacités et si c’est ce qui est juste et bon pour eux. Ils n’ont en général pas même fait l’examen de conscience pour savoir ce qui les motive réellement à s’engager sur cette voie-là. Est-ce une aspiration profonde et juste qui émane de leur âme, où simplement un désir de fuir les responsabilités du monde moderne et d’étouffer la souffrance provenant de leur ego ?

Ce n’est pas en lisant des livres, en écoutant quelques conférences ou en visionnant des « Satsangs » sur youtube que le chercheur trouvera réponse à cette question, d’autant plus que les Maîtres authentiques qui pourraient l’aiguiller de façon sûre dans sa recherche se font rares en Occident, tout comme en Orient d’ailleurs. En effet, à l’Est également, la contamination du consumérisme outrancier a tendance à pervertir le sacré, où de plus en plus de dérives sont observées également. Comme en Occident, de plus en plus de « faux gurus vendeurs de rêve » y abusent de la vulnérabilité et de la crédulité des chercheurs sincères, les induisant gravement en erreur sur le chemin à suivre. Noyés dans la masse, les gurus authentiques passent inaperçus aux yeux des profanes fascinés par ce grand cirque du spirituel où la forme prime sur le fond.

La perversion du spirituel a été annoncée par les textes sacrés

Il semblerait que cette perversion du « sacré » soit un signe du Kali Yuga. Jésus-Christ a mis en garde contre les usurpateurs de l’identité de Maître et de Prophète. Il nous a convié au discernement et à la prudence[1], et a déclaré que la qualité de l’arbre se reconnaît à ses fruits[2]. De même, les Purânä, ces textes sacrés hindous annonciateurs de la période d’obscurantisme que nous traversons, sont éloquents à ce sujet :

Les hommes choisissent de préférence les idées fausses. […] Des hommes vils qui auront acquis un certain savoir (sans avoir les vertus nécessaires à son usage) seront honorés comme des sages. […] Les livres sacrés seront vendus aux coins des rues. […] Des aventuriers prendront l’apparence de moines avec la tête rasée et des vêtements orangés, des chapelets autour du cou […]. On ne pourra se fier à personne. »

Lingâ-Purânä (chapitre 40).

Des gens non qualifiés passeront pour experts en matière de morale et de religion. […] Les hommes de peu d’intelligence, influencés par des théories aberrantes, vivront dans l’erreur. »

Vishnu-Purânä (livre 6, chapitre 1).

Au vu de ce que nous pouvons observer dans les milieux néo-spiritualistes, il est évident que ce qui a été annoncés par d’authentiques « clairvoyants » il y a de nombreux siècles déjà, est en train de se produire actuellement. C’est la raison pour laquelle nous devons nous montrer très prudents et ne pas nous jeter à corps perdu dans une pratique spirituelle, si attrayante soit-elle en apparence. Tout ce qui brille n’est pas or, et à plus forte raison encore en ce qui concerne la spiritualité moderne.

Si certains affirment donc que la Non-dualité est le but absolu à atteindre et que, de ce fait, tout le monde devrait chercher à la vivre pour que ce monde change, sans aucunement nuancer leurs propos, par ignorance ou par intention de séduire (consciente ou non), d’autres personnes tiennent un discours totalement opposé, en soutenant que la doctrine de la Non-dualité est carrément diabolique. Des propos aussi choquants ne sont pas rares chez certains « conspirationnistes » qui voient du complot partout, mais également chez certains « exaltés » qui pensent que tout ce qui est étranger[3] à leur religion est forcément l’œuvre du diable.

Bien entendu, à en juger par l’égarement de certains individus qui se trompent de chemin en s’engageant directement dans la Voie de la Non-dualité, on pourrait donner raison aux critiques formulées à son encontre. Toutefois, ce serait là valider le syllogisme grossier commis par ses adversaires. En effet, conclure que si certains adeptes s’égarent, c’est parce que la Voie de la Non-dualité est mauvaise, et qu’il s’agit par conséquent d’une doctrine maléfique, sataniste, ou luciférienne, pour reprendre les expressions des plus extrémistes, c’est commettre une grave erreur de jugement sur ce qu’elle est réellement, et confondre le but en soi et les moyens inappropriés pour l’atteindre. Toutefois, ne pas considérer ces critiques serait une erreur également, car elles expriment une certaine part de vérité néanmoins compte tenu des chemins de traverse que certains individus empruntent en croyant pourtant vivre une spiritualité authentique.

Renforcer la dualité en cherchant à s’en libérer

Que la doctrine de la Non-dualité soit sacrée ne signifie pas pour autant qu’elle soit accessible à tout le monde sans exception. Le cheminement spirituel comporte des étapes à respecter, et si l’une d’entre-elles est sautée pour passer directement à la suivante, l’égarement sera inévitablement au rendez-vous, avec en prime un approfondissement de la dualité (ce qui est un comble si l’on considère le but de la démarche).

Prenons l’exemple d’une personne qui s’ouvre à la spiritualité et qui se penche sur les enseignements de la Non-dualité. En principe, elle va chercher à atteindre la Non-dualité pour échapper à la souffrance, pour trouver un refuge, ou plus banalement pour se prouver quelque chose et améliorer son sentiment de soi. Sur la base de ses lectures, ou ce qu’elle aura entendu dire sur la Non-dualité, cette personne va s’en faire une représentation mentale ; dans son esprit, il y aura désormais la Non-dualité, synonyme de vacuité, de béatitude, de félicité, et son contraire, c’est-à-dire la dualité, les émotions, la colère, la déception, la culpabilité, l’impression d’être un « je séparé »… en résumé tout ce qui procède de l’ego.

Elle va dès lors faire une distinction entre la perfection inhérente à l’état de conscience non-duel qu’elle s’imagine mentalement (ne l’ayant pas encore réalisé) et l’imperfection de tout ce qui participe de la dualité qu’elle considère comme un problème. Elle va sans doute tomber sur des fragments d’enseignements sortis de leur contexte, qui affirment qu’il faut « dissoudre le sentiment de je », que « le mental et l’émotion, c’est le diable », qu’il faut « tuer le sentiment et tout désir de la vie », ou que, à l’inverse, « puisque tout est illusion, il n’y a rien besoin de faire, il ne faut rien, on ne doit rien… », tombant alors dans une forme de « relativisme absolu » tout autant nuisible. Ainsi, pour atteindre la Non-dualité, la personne va chercher à se libérer de tout ce qui lui semble l’en éloigner, sans se rendre compte qu’elle agit encore et toujours à partir de la volonté de l’ego.

L’ego n’est qu’une image de soi-même induite par l’identification de la conscience individuelle à l’activité mentale, qui ne peut faire autrement que de réagir selon un mode « binaire » basé sur les impulsions opposées d’attraction et de répulsion, qui enlise la conscience dans une vision purement duelle de la réalité : bien ou mal, agréable ou désagréable, juste ou faux, parfait ou imparfait. Voilà ainsi par l’ego, l’âme vivante « perd de vue » l’unité inhérente à sa nature profonde, avec l’illusion de la séparation qui en découle et qui est la cause originelle de sa souffrance.

Un être ayant spirituellement réalisé et incarné le Soi en lui-même, s’est totalement libéré de cette impression de séparation inhérente au mode de fonctionnement centré sur l’ego. En conséquence, il voit le Soi en lui-même comme en toute chose, comme étant la Réalité, tout simplement. L’équanimité permanente de sa conscience lui permet de vivre « l’unité au cœur de la diversité », dont il demeure pleinement conscient sans pour autant se sentir séparé des innombrables formes de vie qui composent cette diversité.

La conscience équanime ne distingue plus le bien du mal, car toute forme de dualité est transcendée, ou plus justement dit, les opposés sont résolues et conciliées dans l’invariable milieu non-duel. Cet authentique « Yogi » n’a plus d’ego en tant que tel, bien que sur le plan des apparences, il y a évidemment encore un corps et un Principe vital qui l’anime. C’est en vérité le sentiment d’être un « je séparé » identifié à ce corps et aux énergies qui le traversent, qui n’existe plus. Chez ce « Libéré-Vivant », il n’y a effectivement plus d’ego en tant que « faux-moi » qui résultait de l’identification à l’image mentale de « soi-même » plutôt qu’au Soi.

Mais si l’adepte considère qu’il doit être semblable à cet Être réalisé spirituellement pour vivre la Non-dualité, il risque de réprimer et refouler tout ce qui diffère de l’image mentale qu’il se fait de cet état de Libération spirituelle. C’est ainsi que, sans s’en rendre compte, il va renforcer l’emprise de l’ego en lui-même, le rendant encore plus problématique qu’il ne l’est déjà.

Dès lors, tout ce qui sera identifié en lui-même comme relevant de l’ego (culpabilité, colère, jalousie, etc.) ne devrait pas exister, puisque cela procède de la dualité. Le simple fait de reconnaître que ce genre d’états d’âmes est « imparfait » devrait rendre compte de l’emprise de l’ego, mais dans son illusion, l’individu va véritablement croire qu’il est dans le « juste » en souhaitant se débarrasser de tout ceci. Arrivé à un certain stade de répression et de refoulement, il parviendra sans aucun doute à s’établir dans une sorte de paix artificielle provenant du fait qu’il aura réussi à ignorer toutes formes de pensées et sentiments impurs, mais cela ne sera en réalité qu’une couche artificielle de vernis en superficie de l’être. Dans les profondeurs, toutes les pensées et émotions seront encore bien vivantes, attendant la moindre occasion pour remonter à la surface.

Identifié à ces fausses représentations de la « perfection spirituelle » à atteindre, l’individu souhaitera à tout prix rester dans cette paix à l’odeur de chloroforme, conditionnée par la répression de tout ce qui lui est opposé. À cette fin, il est plus que probable qu’il cherche à se maintenir à distance du « monde moderne », c’est-à-dire de la société de consommation, des autres, qui ont la fâcheuse tendance à lui faire revivre des états qu’il ne souhaite plus connaître pour rester dans son illusion de libération intérieure.

Si la quête spirituelle nécessite assurément de se tourner vers soi-même, dans un mouvement de conversion, d’introspection, cela ne doit nullement engendrer une coupure avec le monde et la réalité de celui-ci, au risque de créer un profond déséquilibre.

Quand l’ego récupère l’aspiration au Sacré pour servir ses intérêts

C’est ainsi que l’individu va de plus en plus prendre refuge dans « sa bulle », sans se rendre compte qu’il ne fait en réalité que de se créer une prison mentale ; une prison dotée de jolis barreaux de couleurs, mais une prison quand même ! Il aura créé un « ego spirituel », auquel seront associées de subtiles stratégies d’évitement, non seulement par rapport à lui-même, mais également vis-à-vis du monde extérieur. Il donnera l’impression que plus rien ne semble l’atteindre et que sa capacité à planer au-dessus des contingences de ce monde le rend plus évolué que tous ces « pauvres ignorants » qui sont aux prises avec elles au quotidien, se donnant ainsi raison en donnant tort aux autres. Il se sentira « spécial » par sa faculté à se réfugier rapidement dans sa bulle aseptisée dans laquelle il ne sentira plus rien, en effet, mais pas parce qu’il aura transcendé les phénomènes, mais parce qu’il sera passé expert dans l’art de les étouffer par d’astucieuses stratégies d’occultation.

© Pathdoc - Adobe Stock
© Pathdoc - Adobe Stock

Pour entretenir cette nouvelle identité égotique valorisante de l’être « éveillé », il développera une argumentation sophistiquée qui lui permettra de balayer d’un revers de main toutes les critiques, et toute forme de remise en question. Sa capacité à tout relativiser sous couvert de « Non-dualité » lui donnera facilement l’impression d’être inattaquable, incontestable, ce qui sera extrêmement valorisant pour l’ego. Qu’il se positionne avec mépris à l’égard de ceux qui, selon lui, ne peuvent pas comprendre, ou qu’il leur sourie béatement pour leur faire comprendre qu’il n’est pas atteint par leur critique et qu’il est dans « l’amour inconditionnel » à l’égard de toute forme de vie (bien qu’il les considère comme des illusions…), c’est à l’ego qu’il sera identifié dans un cas comme dans l’autre.

Pour ne pas risquer de dévoiler tout ce qui, en lui, serait de nature à donner une image de lui en total décalage avec ce qu’il aspire à vivre, il va se parer d’un masque derrière lequel sera caché tout ce qui est attribué à l’ego. C’est ainsi que l’individu projettera une image de perfection, de pureté, de maîtrise ; il évitera par dessus tout de montrer de la déception, de la frustration, de la peur, des doutes, pour donner l’impression qu’il vit effectivement la Non-dualité et qu’ayant transcendé l’ego, rien ne peut plus l’atteindre et le faire souffrir. Mais en arrière-plan, derrière ce faux-semblant d’équilibre et de paix intérieure, son âme sera toujours meurtrie, étouffée, prisonnière. Dans ces conditions, la vérité du vivant trouvera toutefois un moyen de se manifester malgré tout au travers de son langage non-verbal, qui traduira bien souvent sa tension intérieure ; son corps reflétera cette disharmonie par des symptômes en tout genre, des maladies, des déséquilibres, dont il ignorera le message au même titre que ses états d’âme puisque pour lui, il n’y a que le Soi qui soit réel, donnant un bien triste exemple de spiritualité…

La Voie de la Non-dualité n’est pourtant pas le seul « eldorado spirituel » tant recherché par les individus en quête de valorisation narcissique compensatoire. Nous retrouvons également à ce niveau tout ce qui touche de près ou de loin à la très répandue vulgate new age de l’Ascension, prônée par les fameux « Maîtres ascensionnés », par l’intermédiaire de leurs « channels » attitrés (qui d’ailleurs s’autosuggestionnent plus souvent qu’ils ne voudraient bien l’admettre, mais ceci est une autre histoire…). La dynamique est en tout point semblable, car dans ce cas-là également, ce sont de nouvelles croyances qui sont créées en rapport avec ce qui est parfait et ce qui ne l’est pas, approfondissant tout aussi efficacement la dualité entre l’ombre et la lumière, et coupant donc également l’âme en deux au lieu de la réunifier.

Dans ce second cas, ce qui sera recherché comme un but en soi sera la perfection également, qui ne sera toutefois pas seulement assimilée à un état de conscience, mais aussi (et surtout) à un ensemble de caractéristiques et de capacités extra-sensorielles que seuls les « Êtres de Lumière » peuvent posséder, induisant de fait l’idée que tout ce qui est différent de ces conditions est forcément imparfait spirituellement parlant.

De la même manière, pour atteindre cet idéal qu’il s’est construit mentalement, l’individu va cacher et réprimer tout ce qui, en lui, pourrait l’empêcher d’être à l’image de cet idéal qui lui fait perdre de vue que le but n’est autre que le chemin lui-même, tout comme il l’incite à se parer de beaux masques pour (se) donner l’impression de l’avoir atteint et améliorer ainsi son sentiment de soi. Puisque nous y sommes, je pourrais encore dénoncer la fascination suscitée par les expériences extra-sensorielles, comme les sorties hors du corps (appelées aussi « projections astrales ») ou les états de transes hypnotiques, que l’on confond malheureusement parfois avec des états « spirituels ». Au même titre encore, l’attrait des masses pour les guérisseurs en tout genre, les médiums, les « channels« , les voyants, les chamans et les pseudo-éveillés autoproclamés, contribue à détourner l’attention vers des « formes » extérieures, avec lesquelles il se crée bien souvent un lien de dépendance.

Tout ceci est d’une importance toute relative comparativement à l’absolue nécessité d’un travail de réunification intérieure et à la recherche de l’autonomie sur la voie spirituelle. Tout ce qui détourne l’attention vers l’extérieur procède de l’ego, quand bien même cela serait merveilleux ou sensationnel en apparence. Nous aimons citer Jung, qui affirmait à juste titre que « ce n’est pas en regardant la lumière qu’on devient lumineux, mais en plongeant dans l’obscurité », ce à quoi il ajoutait avec tout autant de bon sens : « mais ce travail est désagréable, donc impopulaire.« 

C’est à cette capacité à ressentir et à témoigner en toute transparence de la vérité du vivant en soi-même, qu’on reconnaît la véritable grandeur spirituelle, à plus forte raison lorsque cette vérité réactive la peur de la perte, du rejet, du jugement, de la privation d’amour.

Tuer le « vivant » pour atteindre le Soi : la grande illusion

Le renforcement de l’ego, le relativisme moral et l’état de passivité malsaine dans laquelle se place l’individu qui a sauté une étape en s’engageant directement dans la Voie de la Non-dualité, sont précisément ce que dénoncent ses farouches adversaires, qui la qualifient à ce titre de « diabolique ». À en juger par les conséquences néfastes auxquelles s’exposent ceux qui se sont ainsi fourvoyés, il est justifié d’utiliser cet adjectif, dans la mesure où, effectivement, le principe de la dualité est renforcé dans la psyché de l’individu ainsi égaré.

Lorsque l’ego s’interpose entre la Lumières spirituelle (celle que rayonne le Soi) et ce qui est « vivant » ici et maintenant, soit les sentiments et les pensées, l’âme vivante ne peut plus s’observer telle qu’elle est (par la « présence équanime », j’y reviendrai plus bas). S’il faut « tuer le sentiment et la pensée » parce que l’individu croit qu’il s’agit d’une illusion et donc d’un obstacle à la Réalisation de la Vérité absolue qui est le Soi, alors il est compréhensible qu’il cherche à les détruire. Seulement, ce faisant, l’âme n’est pas accueillie inconditionnellement dans tout ce qu’elle est susceptible de manifester, y compris l’ego qui résulte de son identification à ce qu’elle n’est pas. Ainsi réprimée, refoulée, elle se polarise en ombre, c’est-à-dire en énergie vitale bloquée, ce qui a pour conséquence d’en approfondir la dualité et par là, la souffrance.

L’ombre en soi, bien qu’occultée, ne reste cependant pas silencieuse. L’individu ressent un mal-être en arrière-plan, une tension. Il sentira bien que quelque chose ne vas pas, et c’est justement ce qui le poussera à se tourner vers le domaine de la spiritualité, où il apprendra donc – à cause des illusions qui y sont véhiculées – que c’est l’ego le responsable de son état, de ses problèmes, de sa souffrance. Si cela est vrai, en cherchant toutefois à se débarrasser de l’ego et de la souffrance qu’il produit, il ne fera que reproduire ce qu’il a toujours fait et qui a contribué à l’amener là où il est présentement. Le mécanisme d’occultation deviendra certes plus subtil et élaboré, mais le résultat sera exactement le même : tout un pan de l’âme sera encore et toujours occulté en arrière-plan, et il continuera de « manquer la cible[4] ». En souhaitant se libérer de l’ego, il le renforcera, se condamnant à revivre continuellement sa souffrance, sous une forme ou une autre.

L’ombre aspirera toutefois toujours à retrouver sa lumière perdue, c’est ainsi ! Mais à chaque fois que le « vivant » cherchera l’accueil inconditionnel pour sortir de l’ombre et ainsi la lumière, l’ego s’interposera, et l’être identifié à ses mécanismes de répression se privera d’une opportunité de libération de la souffrance, et par conséquent d’un éveil de sa véritable nature. En souhaitant tuer le « vivant » pour atteindre l’idée de l’éveil spirituel qu’il s’est forgé mentalement, l’individu s’empêche de se réaliser en tant qu’âme, et donc aussi en tant que le Soi qui est la véritable nature, la véritable essence.

C’est ainsi qu’il se tue lui-même, en quelque sorte…

La présence équanime, pour restaurer l’unité perdue

La transmutation de l’ombre en soi ne peut être obtenue que par ce positionnement intérieur bien particulier qu’est la présence équanime. C’est un état de conscience au travers duquel l’être se désidentifie des réactions conditionnées du mental, non pas en les réprimant, mais en observant la manifestation avec équanimité. Et cette observation détachée vaut bien entendu également vis-à-vis de l’ego qui refuserait de vivre cet abandon total, ce grand lâcher-prise.

La présence n’a strictement rien à voir avec cet enfermement dans un espace aseptisé déconnecté du « réel ». La présence est au contraire la plongée intégrale dans le réel, dans le vivant. »

Cette « vision pénétrante » rompt le phénomène de l’identification au mental et à ses impulsions d’attraction et de répulsion et, de ce fait, libère la conscience individuelle de la forme la plus grossière de la dualité qui consiste à rejeter ou accepter la réalité selon son mode de manifestation. En observant à partir de cet état de « bienveillante neutralité » qu’est l’équanimité, le mental ne peut plus se « jeter en travers » et maintenir la division à l’intérieur même de la conscience individuelle. Dès lors, il y a ré-union, bien que cette « unité » soit encore et toujours relative par rapport à l’état inconditionné de l’identification pleine et entière au Soi (ce qu’est proprement l’état Non-duel).

Par cette action de présence, toute intérieure, le voile d’illusion produit par le mental formaté est annihilé et la Lumière spirituelle peut ainsi librement « passer » au travers de la conscience équanime, et éclairer ce qui était jusque-là maintenu dans l’ombre. Mais il est bien clair que pour vivre cette illumination intérieure, il est impératif d’accepter de se détourner des illusions construites par l’ego, pour plonger inconditionnellement au cœur du « réel » qui s’exprime dans la psyché et dans le corps. 

Cette régénération de l’âme est l’étape indispensable qui permet de retrouver une individualité équilibrée, sainement structurée, en vue de son élévation à sa plus haute condition, et dont la transcendance viendra au moment venu, non pas par décision de l’individu, mais par « Grâce », sous la seule impulsion de la Volonté divine, celle du Soi, conformément au fait que… le Maître arrive quand l’élève est prêt.

L’alchimie de la « matière psychique » rendue possible par l’état de présence équanime à ce qui est vivant ici et maintenant, en soi-même, est donc le préalable nécessaire pour tout individu qui s’engage sur le chemin spirituel. Chercher à s’élever en conscience dans la (re)connaissance de son essence originelle, sans avoir préalablement créé une structure identitaire saine, solide, équivaudrait à vouloir prendre appui sur un sol marécageux. Le résultat ne pourrait être qu’un plus grand enlisement encore. Cette métaphore signifie que toute volonté d’atteindre la Non-dualité à partir d’un ego instable, contribuerait à approfondir la dualité, c’est-à-dire renforcer l’illusion de la séparation.

Du point de vue du Soi (que nous sommes en essence), il n’y a donc pas de pensées ou d’émotions impures qu’il faudrait tuer parce qu’elles seraient « mauvaises ». Il n’y a que des manifestations harmonieuses ou disharmonieuses qui se manifestent dans le corps ici et maintenant. Toute manifestation disharmonieuse est le signe d’un déséquilibre, d’une énergie vitale bloquée, qui indique que l’âme vivante n’est pas en mesure de rayonner pleinement sa nature. Ce signal d’alarme est une invitation lancée à la conscience individuelle pour qu’il dirige l’attention vers ce « chaos » interne, non pas POUR le voir disparaître, mais pour lui offrir l’Amour inconditionnel, la Lumière, dont il a besoin pour retrouver l’harmonie, l’ordre et l’équilibre.

La présence équanime, en tant que force de changement

Certains prétendent que la présence à l’instant présent est dangereuse dans la mesure où l’acceptation inconditionnelle qui la caractérise sous-tend une passivité qui empêcherait toute action extérieure en vue d’améliorer le monde, de se battre contre les injustices, les inégalités, etc., et qui de ce fait ferait sombrer l’individu dans l’acceptation de l’immoralité. Il est compréhensible qu’il soit tentant de penser ainsi au premier abord, mais en vérité c’est bien tout le contraire qui se produit chez celui qui vit la présence équanime correctement.

Grâce à la libération de l’ego, l’âme vivante retrouve son alignement et peut agir en étant « inspirée », contribuant ainsi à transformer le monde au travers de son propre processus d’éveil. En apportant ainsi au monde ce qui lui fait défaut, cet individu-là déploie une force de changement bien plus puissante que ceux qui agissent en réaction, à partir des conditionnements de l’ego. 

J’espère avoir pu démontrer aussi clairement que possible que la présence n’a rien à voir avec cette fausse représentation de la Non-dualité qui consiste à échapper au « vivant » pour s’établir dans un espace de « vacuité mentale », ni même avec un état de passivité qui rendrait l’être inactif. 

Toute pratique axée sur la Non-dualité qui n’aboutit pas à une ouverture du cœur et à un sentiment d’amour et de compassion, ne fait alors que renforcer l’ego de celui qui croit s’élever en s’y adonnant.

[1] « Voici, je vous envoie comme des brebis au milieu des loups; soyez donc prudents comme des serpents, et simples comme des colombes » (Matthieu 10:16).

[2] « Un bon arbre ne peut porter de mauvais fruits, ni un mauvais arbre porter de bons fruits. Tout arbre qui ne porte pas de bons fruits est coupé et jeté au feu. C’est donc à leurs fruits que vous les reconnaîtrez » (Matthieu 7:18-20).

[3] Considérer qu’une religion est meilleure qu’une autre est un point de vue fondé sur la méconnaissance de l’unité foncière qui existe entre toutes les religions. Pour ce dont il est question ici, l’état de Non-dualité de l’hindouisme peut correspondre au Royaume de Dieu des chrétiens, au Wu-ki (Non-Être) des taoïstes, au Sunyata (Vacuité) des bouddhistes, par exemple.

[4] Cette expression est le sens profond du « péché » dont il est question dans la Genèse. Pécher, c’est manquer la cible en étant identifié aux mécanismes de défense de l’ego, qui nous empêche d’être centré, aligné sur le mouvement même de la vie, qui est notre âme, l’amour en mouvement. Manquer la cible, c’est être en dehors, en périphérie, à l’extérieur, « hors de soi-même ».

Laisser un commentaire