Le film « Joker », ou l’inversion des valeurs à son paroxysme

Influencé par des critiques élogieuses et une bande annonce qui cache bien son jeu, je suis allé voir le film « Joker », l’une des grosses productions hollywoodiennes du moment, qui rencontre un vif succès au Box-Office depuis sa sortie dans les salles. Pourtant, j’aurais dû m’en tenir au gros titre de l’affiche officielle du film : « préparez vous au choc, ce film n’est pas ce que vous attendez ». En effet, ce n’est pas du tout ce à quoi je m’attendais. Je savais que j’aurais affaire à un blockbuster, mais la psychologie du personnage m’intriguait, et c’est pour cela que je me suis laissé tenter, et ce d’autant plus que le film a été encensé par la critique dès sa sortie, tant du côté des journalistes que du grand public. Et même si cela n’est pas un critère dans un monde où l’inversion des valeurs est devenue la norme, le film a tout de même reçu le Lion d’or de la Mostra de Venise, où il a reçu une standing ovation de huit minutes (!) lors de son avant-première, en présence du réalisateur et des acteurs principaux. S’il faut reconnaître l’excellente performance de Joaquin Phoenix qui incarne le « Joker » et qui sera probablement lauréat de l’oscar du meilleur acteur – même si de l’aveu même du réalisateur Todd Phillips, le fait qu’il soit un « agent du chaos, et qu’il porte le chaos en lui », lui a grandement facilité les choses, et on comprend alors mieux pourquoi il a été choisi pour ce rôle –, pour moi l’intérêt du film s’arrête à cette prestation !

J’aurais dû prendre l’avertissement de l’affiche du film au pied de la lettre, car je suis aller le voir et effectivement ce n’est pas ce à quoi je m’attendais, du moins pas ce que la bande annonce laissait imaginer, et effectivement j’en ai été choqué. En fait, j’ai éprouvé un sentiment de mal-être grandissant à mesure que le film se déroulait. Encore une fois, on est en plein dans l’inversion des valeurs ; c’est un plaidoyer en faveur de la débauche, de la perversité, de la psychopathie et du recours à la violence face au « système » et aux puissants qui le dirigent, tout autant atteints de psychopathie que le héros du film, dans la fiction comme dans la réailté. Le film est tourné pour qu’on éprouve de l’empathie et de la fascination pour ce personnage désaxé, et qu’on légitime en nous, à travers lui, les plus bas instincts du désir de vengeance par la violence la plus bestiale.

Même ceux qui sont habituellement « anti-système » et qui savent pertinemment que l’Élite a recours a l’industrie du divertissement pour nous manipuler et nous conditionner dans le sens de ses intérêts, émettent des critiques élogieuses sur « Joker », comme en témoigne ce commentaire d’une des figures des « gilets jaunes », partagé sur son compte Twitter :

The Joker, ôde aux luttes insurectionnelles et aux gilets jaunes en particulier, démarre en trombe au boxoffice américain. Symboliquement, c’est un énorme pas. Face à un ordre délirant et embrassant tous les excès, Hollywood choisit son camp avec courage, abattant Wayne & Batman. (Source).

Ne lui en déplaise, Hollywood n’a pas retourné sa veste ! Elle est encore et toujours dans la même stratégie. Le cinéma et la télévision constituent l’un des vecteurs n°1 de programmation de l’inconscient (tout comme l’alimentation, mais par une voie différente…), il ne faut pas l’oublier, parce que l’image a directement accès à notre subconscient, contrairement à l’écrit qui nécessite davantage le filtre de la raison pour nous conditionner.

Le cinéma et la télévision deviennent la nouvelle Bible du comportement humain. Des tragédies personnelles, inconnues de l’espèce humaine il y a cent ans, se généralisent et les gens craignent de sortir de chez eux. Les gens se barricadent derrière de hauts murs. Les problèmes familiaux. et sociaux font l’objet de débats publics réguliers – et c’est ainsi que se perpétue l’histoire de la misère humaine. Voilà ce qu’est la BETE qui s’avance sur vos terres, nourrissant les esprits innocents de miasmes de bestialité. (Source : « Les Lettres du Christ », Éd. Interkeltia, 2009, p. 27)

Évidemment, c’est l’Élite qui finance la production de ce genre de film à gros budget – 55 à 70 millions de dollars dans le cas du Joker –, car il faut bien le financement des gros studios à coup de millions pour produire de telles super-productions, studios qui lui appartiennent évidemment à 100%. Comme ce fut déjà le cas avec Fight Club, Matrix, V pour Vendetta et même Avatar de façon plus subtile, avec « Joker » les indignés conscients des dérives du « système » actuel, voient une oeuvre inspirée, signe du changement et du réveil des consciences du peuple. La question, c’est en quoi l’Élite aurait-elle un intérêt à produire des films qui pourraient la mener à sa propre perte ? Cela n’a évidemment aucun sens, et il faut pousser un peu plus loin la réflexion pour comprendre en quoi cette stratégie sert ses intérêts.

On n’est ni plus ni moins ici que dans la logique du « diviser pour mieux régner », et la grande illusion, c’est de croire qu’on va pouvoir vaincre l’Ennemi en luttant contre lui, à partir des impulsions de l’ego. C’est exactement ce qu’il espère que nous fassions, pour que nous nous maintenions ainsi identifiés à ce qui peut empêcher notre véritable Éveil spirituel, je veux parler ici de l’identification aux impulsions d’attraction et de répulsion, celles du désir et de l’aversion ou de la peur, de l’attachement et du rejet. Dans ce contexte, l’opposition, la lutte, renforcent l’influence des impulsions de rejet au sein de notre psyché, et donc la dualité. Être conscients des injustices, des perversions, des inégalités, des dérives du monde moderne, et être animés des meilleures intentions du monde pour les combattre, ne nous protège nullement de l’influence de ces tendances contraires à l’intérieur de notre propre psyché, qui sont le véritable Ennemi à vaincre si l’on veut triompher et être véritablement libres, spirituellement parlant. Or, le « système » actuel est passé maître dans l’art de renforcer ces tendances en nous, par d’innombrables moyens, et l’industrie du cinéma, la télévision, de même que les médias via le marketing, sont les vecteurs principaux utilisés à cette fin.

L’Élite a donc tout intérêt à maintenir la masse dans cette opposition, cette adversité, car aussi nobles que soient les aspirations au changement et aussi réelle que soit toute l’énergie dépensée pour instaurer un nouveau paradigme, celui-ci ne pourra jamais voir le jour tant qu’on aura pas changé de paradigme à l’intérieur de soi-même, et cela implique de renoncer à toutes les impulsions de l’ego, donc forcément à la dynamique de l’opposition, du « lutter contre », de l’indignation, de l’insurrection, et de la révolte sous toutes ses formes.

Je sais que c’est un point de vue qui est généralement très mal compris et très mal reçu ; nombreux sont ceux qui s’en indigneront également parmi ceux qui se sont réveillés, voyant à travers cette prise de position, une invitation à la démission, à la passivité, voire de la lâcheté, un peu dans cette idée que, comme le soutenait Einstein : « Le monde ne sera pas détruit par ceux qui font le mal, mais par ceux qui les regardent sans rien faire. » Oui, sauf qu’il ne s’agit pas de ne « rien faire », mais d’orienter son attention dans une autre direction, dans un combat spirituel, intérieur. On se situe donc ici bien loin de la dynamique du combat entre les camps du « Bien » et du « Mal », car ce combat renforce la dualité, en soi-même et donc aussi à l’extérieur. Pour vaincre spirituellement, il faut transcender cette opposition en conciliant en soi-même les deux tendances qui la nourrissent, celles dont j’ai parlé un peu plus haut.

J’aime bien prendre en exemple la vie des Maîtres spirituels, dont les faits historiques les plus marquants ont toujours une valeur éminement symbolique, susceptible d’inspirer notre propre quête spirituelle. Jésus, par exemple, a aussi combattu l’Élite dans un premier temps ! On se souvient en effet de sa révolte contre les marchands du temple, et contre les dignitaires religieux également. C’était un révolté, un peu comme le sont les « gilets jaunes » aujourd’hui, et tout comme eux il était encore et toujours identifié aux impulsions de son ego lorsqu’il mena ce « combat », pris dans les mailles de la dualité, de l’illusion. Puis, il vécut l’épreuve de la crucifixion qui est, sur le plan symbolique, la mort initiatique de l’ego, par le renoncement à toute forme d’identification au jeu des impulsions contraires qui en régissent le fonctionnement. En effet, la crucifixion, c’est se placer au centre de la croix, dans le « juste milieu », là où les oppositions sont conciliées, neutralisées, harmonisées, et où est transcendée par conséquent toute forme de dualisme, y compris celui qui est constitué par le « bien » et le « mal ». Ce renoncement qui s’opère par un effort de désidentification est synonyme de lâcher-prise, de détachement, de soumission à la Volonté divine. C’est un abandon aussi, au sens du « que Ta Volonté soit faite, et non la mienne ». C’est par ce positionnement intérieur que Jésus s’est donné les moyens de véritablement « vaincre le monde », et qu’en conséquence, il est devenu « Fils de Dieu » (avant la crucifixion, il était « Fils de l’Homme », cf. mon article sur la vie de Jésus, pour plus de détails). C’est comme cela que Jésus a vaincu le Prince de ce monde, qui se manifeste en nous par la dynamique d’opposition. Ainsi, tant qu’on est dans une optique de lutte indignée, même en dépit des meilleures intentions du monde, l’Adversaire nous tient !

On passe tous par cette lutte à partir des impulsions de rejet, comme Jésus, mais à un moment donné, il faut comprendre que cette dynamique est contre-productive d’un point de vue spirituel, et que « l’enfer est pavé de bonnes intentions ». Notre combat, avant d’être extérieur, doit donc être intérieur, un combat spirituel ; on doit vaincre le Diable en nous, avant de chercher à le vaincre à l’extérieur, car tant qu’on cherche à le défaire hors de soi-même en combattant avec les mêmes armes que lui, on ne fait que le nourrir en soi-même. Il nous faut couper la tête du serpent, et cela se fait par l’équanimité, ce « juste milieu » dans lequel on se place en faisant l’effort de… lâcher prise. C’est la vraie force spirituelle, à ne surtout pas confondre avec du défaitisme, du fatalisme ou de la résignation.

En islam, c’est là le sens du Grand Djihad, l’effort suprême sur soi-même, pour se sauver soi-même avant de chercher à sauver le monde. C’est également l’enseignement des grands Maîtres de la Sagesse :

Des millions de gens mangent du pain, mais peu connaissent tout sur le blé. Cependant, seuls ceux qui savent peuvent ameliorer le pain. De meme, seuls ceux qui connaissent le soi, qui ont vu au-dela du monde, peuvent ameliorer le monde. Pour l’individu, leur valeur est immense car ils sont le seul espoir de salut. Ce qui est dans le monde ne peut pas sauver le monde : s’il est reellement important pour vous de sauver le monde, sortez-en. (Source : « Je suis », Shri Nisargadatta Maharaj, Éd. Les Deux Océans, 1982, p.222)

D’où l’importance de « vaincre le monde » en effet. Dans cette optique, l’attitude juste consiste à orienter nos efforts pour alimenter la dynamique visant à créer ce qui fait défaut en soi-même, l’équanimité, plutôt que de chercher à éliminer ce qui est en surplus, dans le monde comme en soi-même, l’un et l’autre n’étant pas si séparés que cela dans l’absolu. Autrement, ce à quoi on s’opposera persistera toujours… et c’est toujours le Prince de ce monde qui sortira vainqueur, quelles que soient les apparences trompeuses dont les circonstances sembleront se parer pour quelque temps…!