Ne pas se tromper de combat

Sans doute connaissez-vous cette phrase quasiment prophétique (faussement attribuée à André Malraux) :

Le XXIe siècle sera spirituel ou ne sera pas ! »

Pour en comprendre le sens, il faut s’entendre sur ce que l’adjectif « spirituel » veut dire ; il est la traduction du latin spiritualis, qui vient de spiritus, l’esprit.

« Spirituel », c’est donc littéralement « ce qui se rapporte à l’esprit », et qui est « distinct de la matière » comme le précisent les dictionnaires consultés.

On peut en déduire que « le XXIe siècle ne sera pas » s’il s’inscrit dans la continuité du précédent et qu’il reste donc « matérialiste ». 

Autrement dit, le Salut de l’humanité dépendra de sa capacité à retrouver une authentique spiritualité, cherchant sa raison d’être et son bonheur dans cette dimension-là au lieu de dilapider vainement son énergie à leur chercher un palliatif au travers des sources de stimulations exclusivement matérielles. 

Celles-ci ne pourront jamais lui offrir qu’un plaisir conditionné, qui devra sans cesse être renouvelé dans la mesure la loi de l’impermanence le rend le plus souvent bien éphémère. Cela, avec toujours plus d’intensité pour échapper à son opposé, le déplaisir, rendant l’homme moderne semblable à un drogué devenu dépendant de sa « dose » pour planer mais qui doit l’augmenter pour qu’elle continue à lui faire de l’effet, jusqu’à l’overdose… 

Fondée sur les bases de la philosophie hédoniste, cette « fuite en avant » peut certes faire les affaires du « système matérialiste » grâce à la folie consumériste qu’elle produit, mais elle ne peut que nuire à l’humanité puisque cette dynamique lui fait « scier la branche sur laquelle elle est assise », en causant beaucoup de mal à la planète et à tout le vivant qu’elle abrite. 

Le règne du matérialisme

La recherche de ce plaisir conditionné sert les intérêts du « système » et rend l’être humain de plus en plus esclave de ses pulsions, dominé par ce qu’il y a de « matériel » en lui, le corps, tiré par lui vers le bas, dans un mouvement de « chute » que seul l’effort de renoncement d’un esprit épris de droiture et de justesse peut venir enrayer.

Tous les problèmes que rencontrent actuellement l’humanité, tous sans exception, prennent racine dans cet appauvrissement du spirituel au « profit » – le mot est bien choisi – du matériel.

La pollution, les inégalités sociales, la corruption, la criminalité, les conflits, les épidémies, tout cela est l’expression d’un chaos qui se manifeste collectivement parce que l’ordre, l’équilibre et l’harmonie font défaut à l’intérieur de l’esprit de la plupart des êtres humains.

Cet état du monde et de l’homme moderne a été annoncé par les grandes Traditions ; toutes ont parlées de l’« Âge Noir[1] » de l’humanité, cette ère où se manifeste « l’abomination de la désolation » selon l’expression tirée de l’Évangile (Matthieu 24:15).

Ce n’est toutefois pas se faire prophète de l’Apocalypse que de reconnaître que nous y sommes bel et bien empêtrés. C’est un constat réaliste de la situation et surtout de sa cause profonde, qu’il nous faut reconnaître avec honnêteté et lucidité pour ce qu’elle est si l’on veut se donner une chance de « soigner le mal à la racine », et initier ainsi les changements qui impacteront positivement la réalité intérieure de l’être humain et, par voie de conséquence, la réalité extérieure.

Se sauver soi-même

Le but n’est pas seulement le but, mais le chemin qui y mène. »

Selon ce sage précepte attribué à Lao Tseu, la nature du but dépend de la nature du chemin. Telle cause, tel effet !

L’être humain s’indigne de l’état de la planète et de l’évolution de ses conditions de vie et souhaite « sauver le monde », mais sans se soucier le moins du monde de la tonalité intérieure qui est la sienne dans cette entreprise. Or, il est vain de vouloir créer l’unité, la paix et l’harmonie hors de soi si la division, le conflit et l’inharmonie règnent à l’intérieur de soi. « Soyons le changement que nous voulons voir dans le monde », disait Gandhi !

Dépenser beaucoup d’énergie pour changer les choses à l’extérieur, sans s’être préalablement changé soi-même, revient à couper les mauvaises herbes au lieu d’en extraire la racine ; elles finissent forcément par repousser, et souvent avec plus de vigueur encore qu’auparavant. C’est pourquoi les révolutionnaires, les indignés, les révoltés du « système », même animés des plus belles intentions, ne peuvent produire les effets attendus sur le long terme. Remplacer un « système » par un autre peut faire illusion pendant un certain temps, mais si l’état d’esprit collectif qui a participé à sa mise en place n’était pas inspiré par la guidance intérieure d’une Intelligence supra-mentale, les mêmes problèmes reviendront inévitablement.

Seuls ceux qui connaissent le Soi, qui ont vu au-delà du monde, peuvent améliorer le monde. Pour l’individu, leur valeur est immense car ils sont le seul espoir de salut. Ce qui est dans le monde ne peut pas sauver le monde. »[2]
Nisargadatta Maharaj

Les Sages sont unanimes : si l’on veut sauver le monde, il faut commencer par se sauver soi-même, en orientant ses efforts pour préparer la matière, celle de l’âme, afin d’en faire un terrain fertile à même d’y faire croître la graine qu’elle recèle en son cœur, en tant que le meilleur des possibles dont elle est capable, jusqu’à ce qu’elle devienne une fleur magnifique puis un fruit mûr, que la Source viendra cueillir, réintégrant ainsi l’âme intégralement éveillée en Elle pour que l’incarnation ne soit plus que la pure expression de Son Essence, ce que les Traditions nomment une Incarnation divine, un Fils de Dieu, un Avatar, un Libéré-Vivant.

Bien sûr, cela ne veut pas dire non plus qu’il faille attendre d’avoir atteint ce degré de perfection pour commencer à poser des actions concrètes qui amorceront le changement à l’extérieur, car si « le but est le chemin lui-même », la perfection se situe dans la dynamique intérieure, c’est-à-dire dans la nature du « pas » que nous sommes en train de faire. Dans ces conditions, le changement extérieur peut donc être initié à tout moment par l’effort que l’on produit soi-même en cherchant le juste positionnement intérieur, tout simplement. 

En résumé, l’erreur serait donc d’agir pour changer les choses à l’extérieur, sans s’être donné les moyens de créer premièrement une plus grande harmonie à l’intérieur de soi.

Nous avons besoin de réformateurs, mais de réformateurs qui se réforment eux-mêmes d’abord. »[3]
Ram Thirta

D’aucuns diront que c’est une belle philosophie, mais qu’elle n’est pas applicable pour la simple et bonne raison que l’homme ne pourra se changer lui-même tant que les conditions ne seront pas réunies dans sa réalité extérieure, validant ainsi l’idée selon laquelle il faut d’abord que le « système » change.

Ce serait oublier un peu vite que des êtres se sont éveillés à leur véritable Essence dans des conditions de vie très précaires, dans le dénuement quasi-total pour certains (ces conditions étant même plutôt favorables à en croire les ascètes), dans des régimes très répressifs des libertés individuelles, voire parfois dans des prisons, des camps de concentration, des goulags, etc.

Ce constat n’est pas un plaidoyer en faveur de conditions de vie inhumaines ou simplement minimalistes, ni en faveur d’un mode de vie qui s’inspirerait de celui des « renonçants » connus dans l’hindouisme sous le nom de sannyâsins. Je veux simplement faire comprendre que ce serait se méprendre que de croire que le changement doit d’abord venir de l’extérieur pour être capable de l’initier à l’intérieur de soi. Et d’ailleurs, si l’on attend cela, on risque d’attendre longtemps, pour la raison déjà expliquée, à savoir que le monde ne changera pas tant qu’une « masse critique » d’êtres humains n’aura pas d’abord initié le changement en elle, collectivement.

Le monde actuel n’est sûrement pas parfait, loin de là, mais cependant les conditions de vie de la majorité des êtres humains sont suffisantes pour leur permettre d’opérer leur conversion intérieure et se donner ainsi une chance d’obtenir leur Salut. En effet, celui-ci n’est que très peu dépendant des contingences matérielles, même si un minimum de nourriture, d’eau potable, de confort et de santé physique et psychologique sont nécessaires bien évidemment.

Le Salut, la Rédemption, le Nirvana, la Réalisation du Soi, ou quel que soit le nom qu’on donne à la Libération spirituelle, dépend avant toute chose de la capacité de l’être humain à renoncer à tout ce qui n’est pas UTILE à l’éveil de son âme, celui-ci survenant naturellement du moment où l’on évite de lui nuire, par l’identification aux conditionnement mentaux et par toutes les mauvaises habitudes qui peuvent en découler.

Néo-spiritualisme et illusions

Ne trouvez-vous pas que cette vision d’une grande simplicité offre un contraste saisissant avec la spiritualité qu’on nous « vend » aujourd’hui dans notre monde moderne ?

Cela semblerait même trop simple et trop beau pour être vrai. La faute là encore à cet Âge de l’obscurantisme que nous traversons, qui se caractérise aussi par la perversion de tout ce qui est profondément sacré, la spiritualité en premier lieu, détournée pour servir les intérêts du matérialisme qui la modèle à son image, ramenant ainsi tout à lui ainsi qu’à l’être humain en tant que centre absolu de son petit univers mental limité, comme s’il n’y avait rien d’autre.

C’est peut-être ce qui a fait dire à Nietzsche que… « Dieu est mort » ! Bien sûr, la spiritualité authentique est incorruptible, et Dieu n’est évidemment pas mort (comment le pourrait-Il, Lui qui est Éternel ?…) En revanche, il peut y avoir l’illusion de la spiritualité, une fausse spiritualité qui renforce l’identification à l’ego et, à travers lui, le « système » dont il est le faire-valoir.

L’usage que l’on fait de disciplines telles que le yoga ou la méditation est symptomatique de ce détournement : on les pratique aujourd’hui non plus pour atteindre la Libération spirituelle, mais pour des objectifs qui ne dépassent pas le cadre de l’amélioration des conditions de vie de l’individu…

C’est l’exemple révélateur de la méditation dite de « pleine conscience », aujourd’hui promue, même par les médias et le monde scientifique, ce qui aurait quelque chose de réjouissant si elle y était présentée comme la Voie de Libération spirituelle qu’elle est avant toute chose. C’est ainsi qu’en a parlé le Bouddha Siddhârta Gautama il y a 2500 ans et non comme on nous la présente aujourd’hui : une vulgaire méthode de réduction du stress, de relaxation et de développement personnel, dont se servent même les entreprises sous couvert de nobles intentions mais qui ne le sont pas tant que cela si l’on considère qu’elles peuvent par ce moyen rendre leurs employés plus résistants au stress, plus performants et donc plus… rentables ! Gageons toutefois que, comme le dit l’expression, « le diable porte pierre » et que la méditation utilisée à de telles fins suscitera des « réveils » libérateurs suivis de l’envie d’aller plus loin, beaucoup plus loin !…

Le vrai combat, une « guerre sainte »

Car la méditation n’est pas seulement une technique, c’est un état d’esprit ou, plus justement dit, un état de conscience pleinement consacré au moment présent, dans l’optique de le rendre le plus harmonieux possible.

Il ne peut y avoir de spiritualité sans cette volonté de rendre chaque instant le plus parfait possible, non pas en termes de « résultats », mais simplement par la qualité de l’attention qui lui est accordée.

En ce sens, la spiritualité fait partie intégrante de la vie quotidienne et il n’est alors même plus question de « spiritualité », mais simplement d’une vie vécue en phase avec l’Ordre naturel des choses, ce que Lao Tseu appelait le Tao, le Grand Ordre cosmique.

Si tu veux l’éveil, va faire la vaisselle » (Proverbe Zen)

Dans ces conditions, on cesse alors de nuire, et ce qui reste, c’est l’Amour. Voilà donc le meilleur moyen de « vaincre le monde », sans même l’avoir combattu !…

Source : Pixabay

[1] Le Kali Yuga, dans l’hindouisme.

[2] Citation tirée du livre « Je suis », Éd. Les Deux Océans, 1982, p. 222.

[3] Citation tirée du livre « Ramana Maharshi Au Jour Le Jour », Éd. Albin Michel, 2017, p. 115.

Laisser un commentaire