Que devient l’ego après l’Éveil ?

À en croire l’enseignement de certains Maîtres éveillés, « tuer le moi » ou « détruire l’ego » serait le passage obligé pour atteindre l’Éveil.

C’est aussi ce que laissent supposer les rites de passages que l’on rencontre dans certaines traditions, appelés « mort symbolique » ou « mort initiatique ».

Les religions en parlent également sous diverses formes telles que : « l’extinction du moi », « dépouiller le vieil homme », « renaître ».

Des expressions symboliques évoquent également cette idée d’un passage d’un état de conscience fondé sur le « moi » à celui fondé sur le « Soi » : c’est la chenille qui quitte sa chrysalide, ou le phénix qui renaît de ses cendres.

Si toutes ces expressions font allusion à une opération intérieure bien réelle, alors la réponse à la question posée par cet article est évidente : Éveil et ego ne peuvent pas coexister. Autrement dit, une fois l’Éveil atteint, l’ego n’existe plus.

Or, dans ces conditions, comment l’Être éveillé peut-il tout simplement continuer à vivre et exécuter les tâches les plus banales du quotidien comme aller aux toilettes quand « il » en ressent l’envie, manger quand « il » a faim ou aller se coucher quand « il » est fatigué.

Deviendrait-il une sorte de somnambule placé de manière permanente dans un état de transe hypnotique « divine » aux commandes duquel se trouverait le « Soi impersonnel », sans être nullement conscient de ce qu’il est en train de vivre « ici-bas » ?

Ce n’est de toute évidence pas ainsi que les Maîtres parlent de l’Éveil. Le fait simple fait qu’ils continuent de s’exprimer en ayant spontanément recours au pronom « je », qu’ils se sentent concernés par des besoins physiologiques comme manger ou aller à selle, qu’ils répondent à des questions parce qu’ils savent que c’est à eux qu’elles sont posées et non à d’autres, pour ne citer que ces seuls exemples, tendrait à prouver qu’il y a bien une « conscience individuelle » qui persiste après l’Éveil et qui se sent effectivement concernée par les phénomènes dont « cette individualité » dotée de « ce corps » est en train de faire l’expérience, expérience dont elle sait qu’elle est différente de celle des autres personnes qui partagent sa réalité directe.

Eu égard au bon sens le plus élémentaire, en effet, comment toutes ces activités pourraient-elles encore avoir lieu sans cette « conscience individuelle », qui continue bien évidemment d’être associée à des pensées, à des émotions ainsi qu’à d’innombrables processus physiologiques bien réels ?

Lorsqu’il est question de « détruire l’ego », il ne peut donc de toute évidence pas s’agir de l’anéantissement de cette « conscience individuelle » dont la présence est absolument nécessaire ne serait-ce que pour sentir, percevoir et être conscient de l’espace et du temps, tout ce qu’il y a de plus indispensable pour vivre une vie équilibrée en société.

Sur la base de ce constat, ego et conscience individuelle doivent donc être deux choses différentes…

L’ego n’est pas la conscience individuelle

Pour mieux comprendre en quoi la conscience individuelle se distingue de l’ego, il peut être intéressant de se référer à l’expérience de nombreuses personnes qui ont pu vivre certains états de grâce éphémères, voire de NDE (expérience de mort imminente).

Au cours de telles expériences, elles ont pu se sentir unies au grand « Tout », comme si l’impression de séparation inhérente à leur état de conscience habituel fondé sur l’ego avait soudainement disparu pour céder la place à l’expérience de l’unité.

On pourrait dire que pour elles, l’ego, c’est-à-dire leur « moi », n’existait plus sous sa forme habituelle durant cette expérience d’illumination spontanée et temporaire (que les japonais appellent Satori, soit dit en passant).

Beaucoup ont pu témoigner qu’elles n’avaient plus d’ego mais qu’elles étaient pourtant bien présentes pour « ressentir » et apprécier cette impression d’unité avec toutes les autres formes de vies dont elles continuaient également à avoir pleinement conscience de l’existence autour d’elles.

En toute logique, on peut donc affirmer qu’une « présence dotée de conscience » était là pour « goûter » à cette expérience, et que c’est cette même « présence » qui était là pour en témoigner une fois cet état de grâce passé et l’état de veille habituel (celui du « moi » ou ego) retrouvé.

D’autres personnes ayant vécues de semblables instants de plénitude et de félicité ont pu témoigner d’un état d’être très agréable qui ne les empêchait toutefois pas de ressentir la souffrance des autres êtres autour d’eux. Comment cela aurait-il été possible là aussi sans cette même « présence » qui avait pleinement conscience d’être distincte des autres sans pour autant s’en sentir séparée puisqu’elle ressentait leur souffrance ?

Il y a là une sorte de paradoxe qui dépasse l’entendement du mental et qu’il n’est pas possible de comprendre vraiment sans avoir fait soi-même l’expérience d’un tel état de grâce, qui précisons-le se distingue uniquement de l’Éveil du fait qu’il ne dure pas (alors que l’Éveil est ce même état de grâce, mais permanent).

Sur la base de ce qui vient d’être dit, l’invitation des Maîtres spirituels à « détruire l’ego » serait totalement incompréhensible et absurde si on l’associait à cette « conscience individuelle », cette « présence » dont nous sommes toutes et tous dotés et qui nous permet de percevoir, sentir, goûter, etc., puisque cela reviendrait à supprimer la faculté même d’être conscient de ce qui se passe dans la réalité et de se positionner en conséquence face à elle.

Alors, concrètement, qu’est-ce que l’ego ?

On peut déduire de ce qui précède que l’ego n’est pas cette « conscience personnelle » ou conscience individuelle, mais qu’il est simplement l’impression de séparation qui découle de l’identification de cette conscience au corps qui lui est directement lié ainsi qu’aux pensées, aux émotions, ou plus justement dit à l’identité personnelle mentale que cette conscience a naturellement tendance à produire sous l’effet de certaines impulsions psychiques (j’y reparlerai un peu plus bas).

C’est cette identité mentale qui vient en quelque sorte « voiler » la véritable essence de la conscience individuelle, qui n’est autre que Sat Chit Ananda comme l’enseigne la tradition hindoue, autrement dit Être (ou Vérité), Conscience pure et Félicité.

L’essence de la conscience individuelle est Sat Chit Ananda, ce qui inclut la faculté d’être pleinement conscient, ou autrement dit d’être attentif à ce qui se passe de manière équanime, dans un état de silence intérieur parfait où le sujet et l’objet de sa contemplation restent distincts sans toutefois être séparés, faisant naître ainsi l’expérience de l’unité, de l’amour et de l’amitié véritables.

Ainsi, en d’autres termes, l’ego n’est pas la conscience individuelle, mais l’identité mentale personnelle qu’elle produit à son niveau par l’intermédiaire du phénomène de l’identification, qui l’enveloppe et l’encombre d’une impression illusoire d’exister en tant que « moi » séparé du reste de la Création.

Précisons que le mental en tant que tel n’est pas à blâmer car séparer et diviser est sa fonction même. Il est précisément utile à cette fin pour tout ce qui touche à l’analyse, à la logique, à la raison et à la morale. Et si l’on veut être tout à fait précis et rigoureux en ce qui le concerne, ce n’est pas lui qui est responsable de la création de l’ego, mais les impulsions contraires qui sont à l’œuvre à son niveau, soit les impulsions d’attachement-désir et de rejet-aversion.

Ce sont ces impulsions antagonistes qui sont responsables de l’identification de la conscience à cette représentation mentale de « soi-même » (l’ego donc), qu’elles vont en plus avoir pour fonction de renforcer et de défendre. 

Étant ce qu’on pourrait appeler « l’instinct de survie », ces impulsions contraires ont pour fonction de protéger l’intégrité du corps et de l’individualité dans son ensemble[1]. Mais elles outrepassent en quelque sorte leur fonction première lorsqu’elles infiltrent la dimension psychique pour défendre et protéger non plus uniquement l’individualité, mais également ce « moi » psychologique, conceptuel et illusoire qu’est l’ego. C’est ainsi qu’elles deviennent nuisibles et qu’elles induisent en erreur la conscience individuelle en la faisant « chuter[2] » dans l’expérience de la dualité, de la séparation et de la souffrance qui vont avec.

Comment détruire l’ego ?

C’est donc en ignorant être le Soi et en croyant à tort être l’ego que la conscience s’illusionne et erre dans les dédales de la dualité, créant elle-même, par le fait de son ignorance, la peur et la souffrance qui en résultent.

S’il y a quelque chose à détruire, ce n’est donc pas l’ego directement puisque celui-ci est une pure et simple illusion (ce serait comme tenter de détruire un mirage à l’horizon…), mais l’influence des impulsions contraires à l’intérieur même de la psyché, ce qui peut se faire très simplement par une « conversion intérieure » grâce à laquelle la conscience s’en désidentifie et retrouve l’équanimité de sa nature primordiale.

Pour une utiliser une image parlante, c’est un peu comme si l’ego était une plante grimpante qui repoussait sans cesse tant qu’on en aurait pas extrait entièrement les racines, qui symbolisent ici ces impulsions contraires à l’œuvre dans la psyché.

Il s’agit d’un processus de détachement, de renoncement et de purification intérieure qui constitue le but fondamental de la pratique spirituelle sous toutes ses formes, sur lesquelles nous ne nous pencherons pas pour éviter de trop dévier du sujet de cet article.

Disons simplement que, grâce à ce processus de désidentification, indépendamment de la pratique spirituelle utilisée à cette fin, les tendances contraires ne sont plus nourries et cessent par conséquent d’alimenter en retour cette fausse représentation mentale de soi qu’est l’ego, qui cesse par conséquent d’exister en tant qu’illusion.

Le « voile » étant ainsi retranché, la conscience individuelle s’illumine et peut ainsi à nouveau voir le monde tel qu’il est un : un monde d’unité qui reflète parfaitement la Lumière spirituelle de la Conscience, Sat Chit Ananda.

C’est la raison toute simple pour laquelle l’Être éveillé ne voit plus le monde comme les autres le voient. Ayant « vaincu » le monde, il ne voit plus que l’amour et l’unité, au cœur de la diversité dont il demeure toutefois parfaitement conscient, comme de « ce corps », « ces pensées » et « ces émotions » qui habillent sa propre « présence consciente », sans jamais plus les confondre avec elle, donc avec lui.

Comment définir la conscience individuelle ?

Si la conscience individuelle est bien réelle puisque nous ne pouvons pas nier le fait d’être conscient ici et maintenant, cela ne nous dit toujours pas ce qu’elle est par rapport à l’ego qui est quant à lui une simple illusion d’optique de la conscience.

Eh bien c’est qu’on pourrait appeler l’âme, soit l’étincelle de vie divine qui insuffle la vie à l’individualité.

Intrinsèquement, elle est de même nature que le Soi divin, lumineuse, et cette Lumière est Conscience pure, Attention parfaite, Êtreté totale, Vie éternelle, Félicité absolue, Connaissance vraie (Gnôsis, en grec), non mentale, non relative. En trois mots : Sat Chit Ananda.

Elle est notre véritable identité spirituelle, l’être en soi, qui ne saurait toutefois être perçu puisqu’il est lui-même « ce » qui perçoit, le témoin silencieux qui contemple l’impermanence des choses.

Là où l’ego est la version la plus périphérique et illusoire de « soi-même », la conscience individuelle en est la plus centrale et la plus réelle : le cœur de « soi-même », que l’on ne saurait incarner autrement que par le simple fait de l’être, en pleine conscience.

Symboliquement, la conscience est le centre de la roue qui tourne autour de lui tout en restant lui-même parfaitement immobile ; c’est la profondeur de l’océan qui contemple les vagues à sa surface ; c’est l’écran blanc de cinéma sur lequel se joue le film avec ses innombrables images, sans en être nullement affecté.

Cette conscience individuelle étant ce que nous sommes en essence, nous ne pouvons pas en être séparés (c’est une évidence dit comme cela…). À chaque instant, nous sommes conscients, et « être conscient » est ce qui traduit le mieux ce « moi profond » que nous sommes, au-delà de ce « voile » d’illusion qu’est l’ego qui nous empêche de le réaliser pleinement, réalisation qui caractérise précisément l’Éveil spirituel.

Attention toutefois de ne pas confondre cette Réalisation spirituelle avec l’expérience de l’unité en tant que cet état de grâce dont il était question au début de cet article. En effet, cette Réalisation est simplement la conscience d’Être, sans complément d’objet direct. Neti Neti comme le disent les hindouistes : ni ceci, ni cela. Simplement Être, simplement Conscience et simplement Félicité : Sat Chit Ananda.

L’expérience de l’unité qui accompagne de manière permanente l’Éveil spirituel en est en quelque sorte le « reflet » dans le monde manifesté, qui se superpose à ce dernier et qui permet d’en réaliser l’unité fondamentale sans que disparaisse pour autant l’immense diversité des phénomènes et des formes qui le compose superficiellement.

La diversité est la loi du monde. Mais une Unité parcourt la diversité. Le Soi est le même en tout. Dans l’esprit, il n’y a pas de différence. Toutes les différences sont externes et superficielles. Découvrez l’Unité et soyez heureux.

Ramana Maharshi

Être, tout simplement

Il s’agit de redevenir purement et simplement conscient d’être, mais aussi conscient de ce qui survient ici et maintenant, au travers d’un attention pure, équanime, donc dénuée d’identification à toute forme d’impulsions mentales et émotionnelles.

Dans ces conditions, privées de l’énergie de l’attention, les impulsions contraires se dissolvent progressivement. Comme les vases communicants, à mesure que le voile égotique s’étiole, l’équanimité de la conscience s’intensifie.

En conséquence, la conscience individuelle devient de plus en plus libre et transparente, permettant à la Lumière spirituelle, celle du Soi, de s’y propager pour atteindre le monde et s’y réfléchir de plus en plus pleinement.

L’expérience qui découle de cette illumination intérieure graduelle est un sentiment d’unité grandissant, l’ouverture du cœur toujours plus large, la sensation de plus en plus palpable qu’il n’y a que l’amour au-delà des formes superficielles qui continuent pourtant d’habiller la réalité.

Puisque dans l’absolu nous sommes DÉJÀ Sat Chit Ananda, tout ce qu’il convient de faire est simplement de cesser d’entretenir ce voile de l’illusion qui empêche la conscience que nous sommes de rayonner son essence dans l’expérience que nous faisons du monde sensible.

Être, tout simplement.
Véritablement, le Royaume de Dieu est au milieu de nous.

[1] Ces forces naturelles contraires ne sont pas mauvaises en soi, bien au contraire. Elles assurent la cohésion au sein de tout le Vivant et participent ainsi à l’Ordre naturel des choses. Davantage complémentaires qu’opposées, ces forces antagonistes, yin et yang, sont responsables notamment de l’activité cellulaire (assimilation et élimination), de celle du cœur (diastole et systole) et de celle de la respiration (inspiration et expiration). Les alchimistes les appellent solve et coagula

[2] Le mot « chute » n’est pas choisi au hasard. Il nous rappelle celle d’Adam et Ève qui, après s’être laissés tenter par le Serpent et avoir goûté du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal (connaissance mentale, relative, duelle), se sont condamnés à quitter le Jardin d’Éden, dimension symbolisant l’expérience de l’unité propre à l’état de grâce spirituel décrit plus haut. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si le Serpent est souvent représenté enroulé en forme de spirale autour de cet arbre de la connaissance du bien et du mal, et que c’est exactement la forme que prennent ces forces naturelles à l’intérieur même de l’anatomie subtile de l’être humain, où leur courant suit le tracé des nâdîs idâ et pingalâ, de nature respectivement yin et yang, formant une spirale à double hélice autour de l’axe central sushumnâ.

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